30.11.04
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laptop
« Je me suis toujours étonné que les gourmands ne le soient pas d’air pur. Les poumons ne jouissent jamais ; quand on leur procure ce qu’il faut pour qu’ils le fassent, on est dans un état de délectation qui n’a pas d’égal. C’est, à proprement parler, le plaisir de vivre. Je suis partisan de l’ivresse. Celle du vin me paraît un trompe-l’œil. Celle que donne un air intact depuis des siècles, respiré au rythme qu’impose la marche dans ce pays monstrueux, me fait entrer dans des voluptés rares. Le plus drôle, c’est que c’est celles-là qu’on cherche dans l’alcool ou dans le cabinet du docteur Faust, et on crie merveille si, par des moyens artificiels on obtient une petite secousse. Alors qu’il me suffit de respirer ici pour savoir ce que je ne savais pas il y a un quart d’heure. » Jean Giono.
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| estragon // 21:39 |
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29.11.04
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De Charybde en Scylla
Des pluies torrentielles, d’essaims d’Hommes, harnachement d’optiques. Des bruits séquentiels, acétones, acharnements septiques... les années victuailles, opprobres nobles en volées. C’était le saut de l’ange jusqu’au doigté, de masses chutant fort le gras levé. Il tombait. Tombait de rage, de colère, en larmes, de sommeil fatigue des nues nez à nez, amoureux, puis encore. Il tombait de tout, jamais de mort, se décharnait du ciel... embaumait d’hier crevé d’admiration une plaie flasque revers sans tain qui de son flanc cloquait coquette la terre vasque à ses occultes passions. Dans l’immersion, les échos d’un pus controverse que l’on s’essuyait au coin de l’œil bedonnaient les chairs sourdes aux éclats se curant les dents singement dans leur chambre d’hôtel.
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| polly // 18:55 |
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28.11.04
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Ce champ doit être éradiqué
Départ 8h43. Pause à l’aire des Bênesses – 10h50. Note 1.
Sur les routes bleues des nationales, des coffres et des coffres de poulaillers, immenses. On m’avait dit, et je l’expirais d’un petit nuage cendre, qu’aimer certainement, c’était révéler l’autre, hein, quels que soient ses attributs. Il pouvait être un pouilleux, l’attribut. L’aimer, c’était le révéler à lui-même, là résidait le véritable acte de ; disaient les moines. Oh ! [Il claqua la porte]. Ces mots sonnaient bons et lourds dans l’air vicié de cette aire d’autoroute, la soif me tordait de sa giclure en couteau, sa semelle noire en mortier dans mes poumons. Je n’avais rien prémédité de ma fuite. Ou peut-être était-ce chaque matin, cette fuite, sans que je la réalise. Il suffisait d’un abandon de quelques minutes : et puis j’avais les bras ballants, j’étais enfant aux yeux bataillons sous d’innombrables canons, probablement les inventais-je – la folie. Chaque nuage était agression épique, j’abandonnais tout, sans y penser, un lâche mouvement, une danse édulcorée. Une grande vague s’engouffrait jusqu’au cœur, le rongeait, fantôme, larvure, rat qui grouillait de ses cinquante pattes dans mon cerveau. Je préférais dire cerveau qu’inconscient. Un rat me semblait inadapté à ce qu’on désignait comme scène de théâtre depuis Freud, pauvre creux. Ma foi, il m’avait bien servi. Je le lisais sur une plage corse, à quinze ans. On crut que j’en avais dix-neuf, on crut que j’étais en hypokhâgne. Je me cognais le crâne à l'être. Hypokhâgne : je coupais vite court au chemin de mes ancêtres. Non pas dans le mouvement candide d’une adolescence tourmentée. Mais parce que j’estimais qu’on ne vous donne pas tous ces indices pour rien. Bref. Les mots couraient. Autrefois c’était des histoires de tête dans le sable. Je me dis par ailleurs que c’est inquiétant pour un gosse de douze ans, des histoires de tête dans le sable, vous voyez, juste la tête dépasse.
Note 2. Bas-côté. – 12h03.
« J’avais la tête en cyclomoteur, vision sinistre de ma vie aux paupières en bulbes lourds, mes yeux clignotaient dans les rayons assourdis de l’air salé et j’avais le visage lavé des ressacs, je n’avais pas besoin de pleurer, on m’en lavait tous les jours, on m’en balayait de cette mer, flots diluviens de mon appétit coi - quoi quoi quoi. » 1993, fraise, braise. Quand est-ce qu'on qu'on braise, pensais-je déjà aux alentours de l'individu moite qui s'écarquillait devant docteur Creud.
Inquiétant. On en venait aux cachets à seize ans.
Note 3. Motel « Ambroise » – 22h45.
On aurait voulu que j’exsude de la politique, voyez, par toutes mes / porcs. Vient un temps, où l’on se tait, et où l’on récupère l’ombre.
« Parler au je devient un risque, seulement quand il est soi. Je n’ai jamais dit je, que n’étant jamais moi. Le reste du temps, il, quand il s’agit de moi : je ne peux me voir que de loin. Mon pauvre je, ne m’est que le renvoi de ma sollicitude. » P’tit Vinaigre, penché sur mes omoplates, qui reconsidérait d’un œil neuf la verroterie de ce monde surréel – ON NE SE TROUVAIT PLUS – ou alors si, mais dans un micro-monde Braun – ma haine claudiquait au coin de mes lèvres, j’avais fait de mes larmes une salive grotesque, clown rouge que je crachais dans mon vin.
Quand il avait claqué la porte, je lui avais dit : à dieu.
Un court instant de – un carton rouge. Enfin, j’avais pris la tangente, enclenché le réacteur, emprunté, juste emprunté une nationale, j’allais la rendre vers l’aube.
Maintenant, j’écrivais depuis un motel miteux.
***
Thématique 1 – 22h50. « Je courais les rues, la nuit. Didi était inquiet. Je plantais mon cul sur un banc et levais la tête aux étoiles, le cul aux pigeons noirs, cette sale nuit en courant d’air qui me figeait l’occiput. Je pouvais rester assis des heures dans la ville. Peu de gloire, beaucoup de foire, incertaine, de boire, matraque. Dans la ville, plant au ciel, graille aux ruelles, fille du fiel, la nuit faisait de mes vices ses coursives. Ce n’est probablement qu’ici, que l’on se sent pitoyablement rétréci, là que l’on doit crier plus fort que les sons prescrits. Certainement là, ruse de mon esprit : je croyais aux carrefours me confronter à mon immédiateté, mon inexistence – on n’existe pas en une seconde, ni en un plus un plus une, alors on voudrait des heures qui reviennent en arrière, qui s’uppercutent et se conciliabulent, savoir que l’on n’a pas existé pour rien, alors on s’embrûme dans le temps de la ville, cette ligne grise, cette fuite estomaquée, cette coulée infinie d’heures ternes aux tympans dénoués. Exister pour soi ou pour l’autre, c’est pouvoir se recréer, à chaque instant, réinventer les temps oubliés, les secondes manquées… ma foi, au final on n’est que des chiens, l’haleine suspendue aux détours de nos hésitations, de savoir que chaque pas sera définitif et non décisif. Alors on lèche, je veux dire, on se lèche, on fait longtemps sa toilette, jusqu’à ce que l'on soit trop propre et trop pourpre. On aurait mieux fait de se salir de faire un choix.
Thématique 2 – 22h54. Exister, bien sûr, c’était crier, mais surtout se plonger au sein de ce qui étouffe - on n'existe jamais aussi fort que dans le contretemps de ce qui vous contredit, l'ombre et la lumière, vains parallèles du pareil, la noirceur est efficace pour un peu de lumière - alors oui, je valdinguais au dehors, sur les routes dans les bras des insectes. Il me fallait l’amertume des obstacles et l’enclûme de leurs ressacs, pour ressentir comme une urgence l’envie de tuer. Disons-le sincèrement : ce n’était qu’une envie de tuer puis de renaître. Crier. Et je songeais que tous, que tous ceux-là, que nous tous, certainement nous ne faisions, et ne ferions, toute notre vie que répéter ce cri qui rompit le thorax lors d'une arrivée en air scié.
Certainement des milliers de pages n’ont été qu’un second souffle, une insistance, une répétition de genres dont le premier cri n’a pas suffi. Il fallait bien, par n’importe quel moyen se persuader que l'on vivait.
Thématique 3 – 23h52. Je voulais dire, pour toi ma mer, que jamais au fond de l’eau je n’ai trouvé de pupilles fixes. Et que je te remercie : j’ai dû les inventer. Ne m’en veux pas de ne pas faire de chaque jour un éclat, mais une sordide diminution de mes moyens. Après tout, il y en a qui cherchent simplement à devenir humains.
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| estragon // 21:37 |
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26.11.04
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Ce champ se tait.
La petite fille racontait la traversée des champs. Les cadavres servaient de balises. Là où il y avait un cadavre, il n'y avait pas de mine. Alors on lui disait de marcher sur les corps, c'était plus prudent. Elle dit plus tard qu'elle avait fini par ne plus savoir si elle était une fille ou un garçon, qu'elle appartenait à Angkar, c'est tout.
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| polly // 18:55 |
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Ralentissement
- ... c'est ma peur ou c'est la tienne ? - Et après ?
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| polly // 18:54 |
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...
Allez viens, on y va.
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| polly // 18:53 |
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Proportions
Vingt-quatre heures à la campagne. La maison n’est plus aussi belle qu’avant. Pas autant qu’en mémoire, pourtant il n’y a pas si longtemps. Ils ne sont pas là. C’est peut-être la tranquillité qui la rend plus petite, je n’ai pas besoin de me cacher ou de faire semblant de parler, de remuer pour leur plaisir, celui d’entendre vrombir le moteur de l’enfant immortel ; il n’y a personne à rassurer ici, pour une fois. Et puis comme une vieille manie déjà, le tablier des automatismes rappellera à leur retour qu’ils savent au moins cela de moi, qu’ils ne savent surtout que cela, qu’ils peuvent compter dessus, que l’absence même leur donne à manger ; que l’attention démontre au moins que je ne me laisserai pas mourir de faims, ils n’auront pas tout raté, ne sauront vraiment jamais.
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| polly // 18:53 |
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Petit malin
Dans mes paumes ton odeur encore...
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| polly // 18:52 |
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!
– SURTOUT NE BOUGE PLUS !!! TU ES MAGNIFIQUE !!! – Ah ? Oui ? – Chut… nous sommes parfaits. Je t’aime comme ça ! – Oh chéri… – Oui, chéris-moi bien…
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| polly // 18:51 |
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%
Oui je suis d'accord... soyons prudent... Oui je suis méchant... soyons d'abord... Oui je suis pied-ford... soyons trépan...
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| polly // 18:50 |
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µ...
et ça dirait encore. Du haut de son hoquet traqué de tourniquets, ça serait une loupe le cul vissé sur un siège rouillé. Ici on ne dirait pas dommage. On fait tourner les massages et les digestifs.
Tu veux quoi au juste, je veux dire autrement que personnellement depuis tes murs à toi rien qu'à toi, hein, tu veux quoi ?
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| polly // 18:50 |
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Clandestinée
Et ça décortique, ça décortique, ça voudrait sans gêne corriger des tics, et sucer sa trouvaille… on le sait bien, que ça dérobe ce que ça a cousu, que c’est de la médecine légale. Que ça fait des autopsies.… si on peut aider…Que ça plonge dans les intestins, ce n'est pas plus long que ça.
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| polly // 18:49 |
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25.11.04
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les EUX.
(PRÉAMBULE)
— Salut ! Moi c'est Johnnny ! Avec trois n !
On s'est tous regardés dans le blanc des molaires.
— Hey ! Hey ! Comment ça va ! MOI C'EST JOHNNNY ! AVEC TROIS N !...
Et le mec, il sautait tout partout autour de nous. Devant ses trois n bondissants, on était crispés comme trois haines.
— Trois n dans un Johnnny ! Ah l'idée ! Tu vas nous lâcher l'entrejambe ?... Connnard avec trois n ? lui gicla Jean-Taule Tartre. Faut dire qu'on était tous un peu énervés. On était compressés comme des sardines, même pas fichues de remuer la queue.
Putain, le mec ! Il sautillait partout comme un diable hors de sa boîte ! On cherchait tous le couvercle mais au dessus de nous, y'avait que le ciel et la voie Lactel. On n'en pouvait plus, on suait de le voir comme ça, un coup en l'air, un coup en bas... les pupilles de Jean-Taule sautaient comme des balles dans leur flipper... le cou de Jim était tendu comme un Diffuseur Érectile Supersonique Anti-Moustique DIPTOX... D'une seconde à l'autre, j'm'attendais à voir jaillir hors de sa bouche un jet nocif en direction du Johllly petit insecte avec trois ailes… Et là, soudain, le con, il sort de son fute un petit appareil numérique Sot-Nique. Hop, il dégaine et nous mitraille. Et soudain, il se penche sur Dinguo, il arrache le volant de sa jolie robe rose et il zoome sur son sein gauche.
Il nous dit :
— Ouais, c'est pour la postérité !
— La postérité de quoi ? qu'lui d'mande Jean-Taule, l'œil foutrement allumé (parce qu'il se serait bien fait Dinguo, Jean-Taule).
— Ce soir, j'immortalise les seins gauches des gens comme vous !
— C'est quoi les gens comme nous ?
— Ben les gens chébrans quoi ! qu'il insistait en remuant son téléobjectif sous le soutif de Dinguo. Écoeurant comme une limace sous vase.
— T'es con ou quoi ? On n'est rien nous !
— Ah ben si ! Que sûr ! Sinon vous seriez pas là, bien habillés comme ça !
Jean-Taule se tourna vers moi, il me dit :
— Il est con ou quoi ce mec ?
Moi, j'pipais maux, comme d'hab' (bitûre).
Alors Jean-Taule allongea comme il put son bras au dessus de l'agglomération inhumaine et saisit Johnnny et ses trois n par le collet :
— Hé ho ! La petite, elle fait ce qu'elle peut pour être belle ! La petite, elle achète ses habits chez Hache et Aime ! T'as complètement détruit son joli corset à volants roses ! T'es con ou quoi ! Rien que le prix de ta saloperie d'appareil photo, elle pourrait nous payer des costumes neufs ! Tu te fous de notre gueule ? On est au RMI nous ! On fait ce qu'on peut pour avoir l'air classe ! Nous, on veut être beaux ! Nous, on vient du rien, et on veut respecter les autres ! T'es vraiment pétrifié de préjugés, mec ! Tu sais rien des gens ! T'es qu'un objectif tendu vers le néant !
C'est vrai qu'il avait l'air foutument con, ce gars-là.
J'lui demande comme ça :
— Et pourquoi tu photographies les seins gauches des gens ? T'es qui d'abord ?
— J'suis photographe de mode chez Mari-Clair ! Mais ça, j'le fais pour le fun !
— Le quoi, le QUOI ? demande Jean-Taule comme un dément, LE SUN ?
— Non, le gun, que j'souffle à Jean-Taule, et alors ça t'sert à quoi de photographier les seins gauches ?
— Oh, vous inquiétez pas, je varie !
— Il varice ? qu'je demande à l'oreille de Jean-Taule.
— Non, il rat vit, je crois…
— Hier, par exemple, j'ai pris en photo tous les index gauches des gens. Demain, JE FAIS LES ANNULAIRES, qu'il ajoute, un sourire plein d'excréments entre ses dents. Je discerne même un tout petit bout de saumon fumé, collé sur sa molaire 33.
— Et t'en fais quoi ?
— Ben j'amasse, j'amasse ! J'ai déjà une tonne de sacrées collections ! Alors y'a les chaussures, y'a les culs et les lunettes, les brosses à dents, les sourires…
— Et ! Stop ! Stop ! Ça salsifie maintenant ! Faut pas pousser mémé dans les orgies !
Et la p'tite, à côté, décomposée comme une vieille patate, reluquant le bout déchiré de sa jolie robe à 20 euros qu'elle s'est achetée au bout de trois longs mois d'éconignominies. Puis Johnnny s'agite encore tout partout autour de nous. Un vrai machin à cornflakes. Soudain, une évidence hallogène me percute le lobe :
— Non mais, ce qu'il faut avouer, c'est qu'il a l'air sacrément heureux, ce con !
On le regarde tous comme des damnés.
— C'est vrai qu'il a l'air drôlement épanoui !
— Il respire la santé !
— Regarde sa langue ! Elle est toute rose !
— Nom d'un phoque Alizée !
— Hepep ! Viens là Johnnny Alité ! Approche-toi, n'aie pas peur !
Le type s'approche en frétillant. C'est un peu malaisé pour lui parler, ils sont cinquante autour de nous.
— Tu ressens pas comme un grand vide dans ta vie ?
— Ben non, qu'il répond, un peu sourd pris.
— Et d'accumuler des photos d'annulaires, comme ça, ça te remplit pas d'une immense tristesse ? D'un grand néant ?
— Ben non, qu'il ajoute.
— Oooh !
On le regarde comme la vierge se marre et rie. Puis on se zyeute tous dans le blanc des ongles, sauf la petite qui fixe le sol avec obstination.
— Nan mais, ce qu'il faut savoir, c'est que ces gens, dont tes photos se moquent en tentant de les pervertir, faut l'avouer, tu les connais pas, tu sais pas d'où ils viennent vraiment, ce qu'ils SONT.
— Ouais je sais, mais j'm'en fous, zihihi !
— Putain, c'est son rire ?
— Ouais, c'est son rire.
Ça ressemblait à un sifflement d'autocuiseur.
— Hey cocotte ! Minute, cocotte ! Tu veux pas nous cuire une ratatouille ? que j'lui dis en m'approchant dangereusement de son nez afin de scruter ses narines, des fois que ce serait pas son rire mais un échappement de vapeur par le nez.
— Hey, vous allez pas bien les mecs !
— Nan, c'est vrai, on va pas bien, que j'dis, demandant confirmation aux trous de nez de Jean-Taule.
— Nan c'est vrai, qu'il confirme Jean-Taule, et toi, Dinguo, ça va ?
Dinguo, elle disait plus rien de toute façon. Morte, terminée, salie, souillée par les mains du gros lard en vice, la petite.
— Clipso Control qu'on va t'appeler, affirme-je à Johnnny Troiène.
— Ça permet de serrer !
— Serrer quoi ?
— Vous comprenez pas ! Ça permet de serrer la meuf !
— Un sacré objectif que t'as là ! Un sacré focus !
— Ah mais oui, c'est vrai qu'c'est un sacré faux-cul-ssss !
Et ça s'entend pas à l'oeil nu, mais moi, j'ai très bien compris où il voulait en venir, le Jean Taule. On se lance un linceuil... flingue d'oeil. Clin d'oeil.
— Hey, les gars, vous êtes en train de vous moquer de moi ? Hey ! (Il se décompose comme un temps pond dans une cuvette). T'es ironique ?
— Mais non ! J'suis pas îre-onirique du tout ! Ton objectif... c'est un Carl-Zeiss ? Sinon, tu serres beaucoup ?
— Ouais, les meufs, dès qu'tu les photographies, elles ont l'impression que tu les mènes direct vers Ibiza…
— Qu't'es quelqu'un dingue-portant…
— Ouais, qu'il répond, tout fier, c'est vrai.
— T'es un sacré coq hein !
— Ouais, qu'il dit.
— T'en enturlupines beaucoup des filles, comme ça ?
— È ! Franchement on s'en fout ! Tu veux pas plutôt me laisser toucher les seins de ta copine ?
— Ben non, tu sais, il fait froid ! Ce serait pas bien de les laisser à l'air libre !
— Mes mains les réchaufferaient !
— C'est VRAI que C'EST un CUIseur ! Ajoute Jean-Taule, et c'est bizarre, à cet instant-là, je sens qu'un truc va pas chez Jean-Taule.
— Tu sais quoi, JOhnnny avec trois HAINES ? Tu sais QUOI ? Ce qu'il y a de BIEN dans le Clipso Control, c'est que « son OUverture et SA fermeture, d'une seule main, vous simplifient la vie. » Ouaip, j'ai lu ÇA quequ'part, dit Jean-Taule avec ses orbites qui lui sortent par les trous de nez. Et c'est bizarre, mais j'sens qu'y'a un truc qui carotte pas carré chez le Jean-Taule.
— Et alors ? répond Johnnny, très gonflé de lui-même, son mépris à la limite de nous exploser au visage comme une bulle de Malabar.
— ET ALORS CE QUI EST BIEN CHEZ TOI, OUTRE TES 3 PROGRAMMES DE CUISSON ET TA FONCTION POSITION FAITOUT TRADITIONNEL, C'EST QUE D'UNE SEULE MAIN, JE VAIS PUISSAMMENT TE VERROUILLER LA GUEULE ! Crie Jean-Taule au milieu de cette saleté de banc de sardines huilées qui nous bouffe l'oxygène depuis une heure, tout rouge qu'il est Jean-Taule, comme une plaque électrogène, j'l'ai jamais vu comme ça, et puissamment son poing jaillit en direction du bitonio à vapeur de Johnnny. Un filet de sang bondit dans les airs hors du nez de Johnnny et se fixe comme une fiente écarlate sur l'épaule nue de Dinguo.
Et voilà. Encore une fois, on rencontra un pigeon. Encore une fois. Sauf qu'il pissait du sang. Y'en avait partout à l'époque.
(PLAT PRINCIPAL)
C'est à dire qu'on les avait cherchés partout. Rien, nada. Parce que depuis le Christ, il faut bien l'avouer, il s'était pas passé grand-chose. Tous à cette époque, en 2004, on en avait conclu que soit l'humanité dépassait sa crise d'adolescence… soit comme tous les adolescents, elle finissait par opter pour le suicide. C'est pourquoi, ce qu'il lui aurait fallu, c'était un grand événement, ouais, un machin grandiose, à couper le souffle, style une énorme soucoupe volante. C'est ce qu'on en avait conclu, avec Madjid Taillebite, Jean-Taule Tartre, Jim Maurrisson et Dinguo. Ça, ouais, un grand jboubignolle circulaire et plat de 1000 km2 de large, suspendu au dessus des toits de la capitale, ça l'aurait fait passer à autre chose, l'espèce humaine. Avec Jean-Taule, on avait suivi avec un grand intérêt l'exploration de la planète Mars par deux petits robots américains : Opportunity et Mars Express. Ce qu'ils avaient l'air cons, ces robots. On achetait des packs de bière, des Chips, on plantait nos culs dans les ressorts du vieux canapé dépliant et on se foutait royalement de leurs gueules en se tapant sur les cuisses. C'était notre séance quotidienne du mardi soir : « Les aventures de Nono le petit Robot » sur FOG-NEWS. On était morts de rire, ouais, morts. On n'en pouvait plus. Rien, nada. Les petits robots trouvaient rien. Ils avaient tous pris la tangente sur Mars. Pas étonnant. C'était pas gagné pour les robots, avec des noms aussi rédhibitoires. Du coup, on avait enquêté pour savoir où ils étaient passés, ces enfoirés de martiens. Un informateur nous avait indiqué cette adresse : le 54 rue Kipisse. Il nous avait dit : — Vous allez voir, c'est de la balle ! — De la… ? — T'occupe, Jean-Taule, c'est une expression. — Et si vous les trouvez pas là, vous les trouverez peut-être mercredi 7 au soir. C'est un Lancement. — Un quoi ? — Un Lancement. J'en sais pas plus. Mais avouez-le, rien que le mot « lancement » est suspect. Ils vont sûrement s'envoler le 7. — Oui, c'est vrai, les mots « lancement, décollage, amerrissage, etc. », tout cela est révélateur de leur présence en ces lieux. Faut les choper avant qu'ils soient partis définitivement. Avec Jean-Taule, Dinguo et Jim, on s'était tout d'abord pointés au 54 rue Kipisse. Oh ! Alors fallait voir ! On s'était approchés de plusieurs d'entre eux, fallait voir, oui c'était eux, pas de doute, implacable, mais on n'en avait pas encore la preuve. — Débarrasse-toi du sentiment de honte, me dit soudain Jean-Taule. — Pourquoi tu me dis ça soudain ? — Débarrasse-toi du sentiment de honte, j'te dis. — Mais ? — Qu'importe le regard des gens sur toi, ce qui compte c'est ce que tu sais de toi-même. Tu es ton ancre. — Je suis mon encre. — Débarrasse-toi du sentiment de honte. — C'est la honte qui me fait chercher. — Je ne parle pas de cette Honte-là. Je parle de cette honte qui s'empare de toi quand tu pointes ton nez hors de l'ombre. Il faudra un jour sortir. Complètement. Nu. Offert. — Je ne sais pas si c'est pour maintenant ou plus tard. — Plus tard. — Parfois, j'ai l'impression que maintenant. — Ça te regarde. — Maintenant, je crois. — À cause de la honte ? — À cause de la honte. — Et tout ce que tu deviens ? — Rien, c'est du vent. Il faut que ça reste du vent d'ailleurs. Surtout pas le quantifier, le marchandiser, le marchant disait : "ça me rendrait malade". Mais bon, le vent, c'est que du vent. Alors entre ce que j'étais, un homme, et ce que je suis devenu, du vent, on peut se demander où est l'intérêt de tout ça. — Chacun son rôle. Toi, c'est ça. — Je ne peux plus. — Si, tu peux. De toute façon, c'est comme ça, la vie a choisi pour toi. — Ha ! "La vie a choisi pour moi". L'âme, hein ? L'âme ! Singulière ! Inénarrable ! Ce jovial nourrisson apparu là, comme ça, par hasard, en provenance directe des profondeurs d'outre-tombe ! Ce sera dans pas longtemps. Être traversé par le vent de part et d'autre, à cause de l'immense trou qui me perfore l'abdomen et les tripes qui en sortent, être ainsi n'est pas vivable. Être un homme-tripes au vent n'est pas vivable. — Supporte. — Suppute. — Non, supporte. — SUP-PUTE. Putain, j'insistais, il me plaisait bien ce mot. — SUP-PORTE. Le salaud, il continuait. — SUP-PUTE. J'allais bien finir par l'avoir ! — SUP… — Hey, comment ça va, comment ça va, comment ça va ? On se tourne vers un petit machin blond permanenté qui rebondit en rythme avec les enceintes. — Contrôle ton excitation, mec, ça va aller ! De toute façon, tu peux pas t'les taper, elles sont enceintes, lui dit Jean-Taule. — Hey ! hey ! hey ! hey ! hey ! hey ! hey ! Hey tu ! Hey tu ! Hey tu t'appelles comment ? Depuis quelques temps, c'était devenu définitivement insupportable de m'auto-appeler. De m'auto-désigner. — Appelle-moi Groseille. Un jour, peut-être que j'enlèverai le gr… — Hey tu ! Hey tu ! Hey tu fais quoi ! Putain, le type, il nous crachait des postillons blêmes en pleine gueule. Alors Jean-Taule lui répond : — Durant toute la semaine dernière, j'ai été postier. Et c'était vrai. Jean-Taule, il galérait. — Tu te fous ! Tu te fous ! Tu te fous ! De ma ! Hin hin ! Hin hin ! Tu te fous de ma gueule ? Hin hin ! — Non, je me fous pas de ta gueule, lui répondit gentiment Jean-Taule, et figure-toi que c'est pas si facile que ça. À la fin de la semaine, j'ai découvert dans des recoins d'immeubles, des boîtes-aux-lettres dont je n'avais même pas idée qu'elles se trouvaient là. — Ah ! Ah bon ! Ah bon ! Ah ! Ah ! Ah bon ! Ah bon ! Ah ! Un vrai tourne-disque le mec, il lui manquait plus qu'un 45 tours dans la tronche. Et ils parlèrent un coup comme ça, tous les deux, ça n'en finissait pas… Le mec en fait, il s'en foutait grave de Jean-Taule, rien que le mot « postier » ça l'avait fait débander, alors il parlait de lui, il faisait que ça, il parlait de lui, de lui encore, toujours de lui, lui pour l'éternité et… mon dieu… plus ça allait, plus sur le visage de Jean-Taule, les postillons s'accumulaient comme neige sur un pare-brise. Nom de dieu ! Jean-Taule, active tes essuie-glace ! me disais-je avec dégoût. À la fin, putain, y'avait des tas de grosses gouttes blanches qui dégoulinaient sur les joues rapeuses de Jean-Taule. Il s'apercevait de rien, il regardait le type sautiller sous son nez, il répondait poliment… Et là, là, le mec lâche : — Moi, je suis un artiste. VLAN, de ma vie, j'avais jamais vu un aussi gros postillon ! ÉNORME ! Il effectua un vol plané dans les airs ! Mais alors un vol plané de chez fol glané ! DU NAPALM ! Sous mon nez sont passées au ralenti ses petites circonvolutions molles et caoutchouteuses, tremblotantes dans les airs, une sorte de gélatine aérodynamique qui frémissait dans l'espace, un freesby tout flasque à ses entournures mais sacrément lancé à la vitesse de la lumière ! Putain, UNE COMÈTE, j'me suis dit, UNE COMME-ÊTRE ! Non, pas sur Jean-Taule, faites que… Le truc percuta sa joue droite, déjà salement lessivée par l'ego de l'autre. Jean-Taule sursauta, passa une main ahurie sur sa joue puis regarda dans les airs, nous dévoilant l'immensité de sa joue poilue gauche… — Mais ? Il y a des pigeons dans le coin ? On a tous regardé dans les airs, sauf moi, qui fixais avec terreur l'affreux magma blanc dégoulinant sur la joue de Jean-Taule. — T'es artiste? C'est quoi un artiste? en chaînais-je. Nous, on connaissait pas le mot. Et là, boum, Jean-Taule il fouille dans sa poche en faisant des tas de moulinettes aériennes, il me dit : — Attends… Ce mot me dit quelque-chose… Puis il fouille dans sa vieille sacoche rapée, il relève le nez pour me rassurer : — J'l'ai déjà vu quelque part… Il replonge dans la fente sacrément huileuse de sa sacoche… Il sort un vieux journal plié en quatre, fripé comme un nouveau-né. Il tourne, il tourne, il a du mal, c'est tout collé. — Là, LÀ ! Il pointe du menton une page de publicité toute pourrie. On se penche sur le machin pré-natal :  — PUTAIN LE MEC...
— IL SCULPTE DES FESSES !
On n'en revenait pas. — BEN MON CONNARD !...
...ajouta Jean Taule Tartre, tout concentré sur la paire de fesses. On était complètement révolutionnés : faut faire quoi comme études, est-ce que c'est bien rémunéré, est-ce que les meufs elles se laissent faire facilement, c'est quoi la différence entre "troncher" et "sculpter"... Est-ce que c'est pas un peu couillon de vivre dans une boîte en carton rectangulaire avec une paire de fesses imprimées sur ta gueule... On débordait d'interrogations, un vrai raz de marée, une découverte stupéfiante ! Le mec, il nous a regardés bizarrement, avec tous ses cheveux blonds il a fait un mouvement très enlevé et puis il s'est cassé, comme ça, sans rien dire. — Hey ! Hey ! Hey ! Hey ! Hey ! Hey ! Putain, voilà t'y pas que ça recommençait. Il m'avait requinqué le Jean-Taule, j'sais pas pourquoi il m'avait dit ça, mais il m'avait requinqué. Bon, on se remit à courir la foule. Fallait les trouver, ça devenait salement urgent pour l'espèce humaine. On n'était pas sûrs qu'ils soient bien là. Dinguo était livide. Au milieu de la foule, contre le bar. Dinguo, fallait pas l'emmener dans des endroits comme ça, on savait bien, mais on avait besoin de ses yeux. Ouaip, moi j'étais les oreilles, Jean-Taule les mains, Jim la parole et Dinguo les yeux. À nous quatre, on était un Trust organique foutument bizarroïde. — Hey ! Tu t'appelles comment ? — Dinguo. La honte d'avoir un nom, la honte de faire apparaître mon nom, la honte me serrait la gorge. Paraît que j'étais un enfant. Ouaip, peut-être. Les enfants, ça voit tout de suite quand on essaye de les rouler, ça renifle la fausseté aussi fort qu'un chien sauvage. Un dingo. Parfois, j'étais obligée d'utiliser mon vrai nom, ils me le demandaient, c'était un supplice pour moi d'apparaître, ils me disaient : là, on a besoin que tu sortes ton nom et tes qualifications pour y entrer, CAR IL FAUT QU'ON LES TROUVE. J'étais livide. Je crois que Pille Dedeuze aussi souffrait d'une aversion pour le nom. Le nom en général. Commun ou propre. On aimait le nom extraordinaire, on aimait le nom sale. — Dinguo ? Ha, c'est marrant ça ! Mais on t'appelle Dinguo, parce que t'es dingue ? Ou c'est un choix volontaire de ta part ? Qu'est-ce qu'on s'en foutait, franchement. Cependant, fallait bien qu'il commence par quelque part, le gars. — Tu trouves pas qu'on s'en fout ? — Hein ? — Tu veux faire quoi dans la vie ? que j'lui demande. Parce que ça, par contre, on s'en foutait pas. Moi, j'voulais qu'ils aillent bien les gens, j'voulais qu'ils me parlent de leurs désirs avec des étoiles dans les yeux. — Je suis kinésithérapeute mais mon ambition, c'est d'être chanteur. Je fais de la musique, en vrai. — En vrai ? Et en faux, tu fais quoi ? — Kiné. — Ouais, ça se tient. J'étais contente pour lui. Il avait l'air soudainement heureux, comme un nouveau-né. Ouais, une renaissance. L'espoir, c'est comme les Chips, ça vous plaque sur la gueule un drôle de sourire jaune, émietté et salé. — Tiens ! Tiens ! Tiens ! Attends ! Tiens ! Bouge pas ! Je te donne ma carte ! Tiens ! Attends ! C'était curieux, il se touchait tout partout, ses mains glissaient sur ses cuisses, sur ses fesses, son torse, il s'enroulait autour de lui-même en poussant plein de petits cris, il contrôlait plus rien… Et là, tout d'un coup, un énorme carton blanc et humide jaillit dans les airs, je ne pus l'éviter, je suivis avec effroi la courbe qu'il décrivit jusqu'à moi, flac, il atterrit directement sur mon nez, plash, sa carte de visite était comme une truie jaillissant d'un toboggan à Aquaboulevard. J'essayais de m'en dépêtrer, rien à faire, le truc était définitivement plaqué sur mon nez et ma bouche, je pouvais à peine respirer. Ce type et sa carte de visite… une éjaculation faciale, me dis-je. La carte de visite trempée, et de ce fait, son nom, son prénom et sa fonction imprimés maintenant sur ma gueule, j'asphyxiais. Je regardais Pille Dedeuze s'agiter au loin. J'aimais fort Pille. Je l'emmerdais constamment, pour son bien. Il s'en foutait. C'était là un trait remarquable chez lui. Il m'avait dit un jour : — Je préfère les emmerdeurs qui me font constamment prendre du recul aux… Au rien, justement. Je regardais Pille donc, en train d'envelopper de ses bras Dinguo. Je m'serais bien tapé Dinguo. Inexistante, mais sacrément bouillante au-dedans. Et soudain, ça me transperça comme une fulgurance, j'en eus le vertige, mon dieu, je fis appel à tous mes sens et me lançai dans la foule à la poursuite de Pille Dedeuze, que je retrouvais au milieu de 6 gigantesques postillons, je me plantais comme un con en bordel devant lui, je tanguais encore un peu de ma course échevelée et je lui demandais brutalement : — Qu'est-ce que t'as voulu dire par : "Je ne sais pas si c'est pour maintenant ou plus tard". De quoi tu parlais ? — De vent. — De quoi tu parlais ? — De vent. — DE QUOI TU PARLAIS ? J'lui secoue le bras. — D'océan. — TE FOUS PAS DE MA GUEULE ! DE QUOI TU PARLAIS ? — D'immensité. Il me regarde, il me dit rien, ce con, y'a un grand sourire blanc sous son nez. Un grand sourire blanc. Que du blanc dans Pille Dedeuze, alors qu'il est incapable de se servir de ses dents. C'était bien eux. C'était sûr. Leur premier trait caractéristique était que, du fait d'une mauvaise habitude de masturbation durant l'adolescence, ils, arrivés à l'âge adulte, ils, à cause de la peur de l'échec, à cause de la peur de ne pas être performants, ils vous éjaculaient leurs je en pleine face trop rapidement. C'était leur premier signe de reconnaissance. L'involonté. C'est à dire l'1 volonté. Jean-Taule me dit soudain : « T'as pas intérêt. » Je sais plus, un truc comme ça. Ça se noya dans le brouhaha ambiant. Je fixais le DJ, je fixais le DJ, je le fixais putain, parce que lui, il était en haut, ce salaud. Je dis à Jean-Taule : « Trouve-moi un humain dans la foule, trouves-en moi un, non, non, deux, trois… J'en veux plein… Trouves en moi… » Jean-Taule sourit. — J'érectile. Je bande des humains. J'en veux plein. J'aime les humains. Il me dit, j'vais voir ce que je peux faire, et hop, il se fit aspirer comme un petit tourbillon par le siphon de la foule. Autour de nous, ça commençait à franchement devenir dégueulasse. Par terre, les postillons s'agglutinaient sans discontinuer. Les gens ne s'en apercevaient pas, ils piétinaient dans la fange blanche et crémeuse de cette pluie de postillons, y'avait des talons verts, roses, argentés qui gravitaient, des yeux de biches qui flottaient, ça c'était pour Jim, il était où Jim, d'ailleurs ? On était entourés de grandes parois blanches, dont on ne voyait pas très bien où elles finissaient. Je levais souvent ma tête au ciel. Je demande soudain au kiné, qui avait collé un sale truc immonde sur la gueule de la petite : — Ça veut dire quoi quand on a ce tic là… Lever sa tête au ciel, basculer son cou en arrière… C'est incontrôlable chez moi… — Ça veut dire que ta tête est lourde et qu'elle a besoin de prendre une inspiration… — Ah. Est-ce qu'on peut faire pareil avec les corps ? Les faire tomber en arrière pour les relâcher ? — Oui, mais vaut mieux qu'il y ait un matelas en dessous. — Ah. Je basculai ma tête en arrière et plongeai de tous mes sens dans ces larges parois, froides comme neige, qui roulaient autour de nous comme des pistes de glace. Au dessus, à travers la grande verrière, y'avait le ciel. On ne l'apercevait pas bien, c'était confus, c'était rayé par les grillages du toit. J'étendis les mains, je me fis tanguer des bras un instant, c'était bon, c'était bien. Autour de moi, la foule grouillait. Ouais, on grouillait tous dans la marée blanche des postillons, au fond de ce réceptacle brillant et tout blanc. Par intermittence on se faisait aspirer par le siphon de la foule et c'était tout. Il fallait empêcher ce désastre. Je pourfendis donc les uns et les autres, cherchant un humain qui ne se crachait pas. J'en vis un. Bon dieu. Il était tout sec, tout mince, tout sombre, le teint cave et les yeux rouges. Je m'approchais. — Bonjour. — Bonjour, qu'il dit doucement. Soudain il brandit le troisième doigt de sa main gauche. — C'est tout ce que j'ai à dire. — T'es gaucher ? — Ouais. — Tu comptes faire quoi dans la vie. — Être gauche. — Viens, suis-moi. Je le prends par la main, on s'engouffre, soudain je me fige, stupéfait, devant une fille toute crade, aux yeux salement allumés. J'lui dis : — Faudrait qu'ça sorte un jour, parce que tes yeux, ils vont exploser. Hop, je la prends par la main elle-aussi et je l'emporte avec nous dans la spirale grouillante des postillons. Bon, on tangue, on fulmine, on piétine un peu longtemps dans le crachat des EUX, on tourne en rond à vrai dire, d'ailleurs ça m'étonne pas, parce que bizarrement, cette pièce a une forme légèrement de… elle est circulaire comme un bassin. Ça alors, c'est étrange, et je ne m'en aperçois que maintenant. Mes deux amis, ils disent rien, ils contemplent, ils me suivent. Je les ramène devant Pille Dedeuze. — Voilà. — Bon. Mais qu'est-ce qu'on fait, puisque tous, on parle pas ? — Faut trouver Jim. Lui il parle. — Non, il les effraierait. Soudain, la fille ouvre sa bouche et elle dit : — On dit rien, on se frôle, on se touche, on se regarde, on se comprend. Pille Dedeuze réfléchit en regardant la fille. — C'est vrai que la beauté émerge beaucoup plus facilement dans le silence. — Vous comptez faire quoi avec nous ? dit le mec, toujours avec son troisième doigt dressé comme un phare. J'lui dis : — T'as une crampe ? — J'suis né comme ça. — Ça a dû drôlement t'aider pour sortir du ventre de ta mère. — Bon, on fait quoi ? — Nous les avons trouvés. Nous devons les enfermer et les étudier, comprendre comment ils ont pu en arriver là. — Qui ? — Les extraterrestres. Les EUX. — Les œufs ? — Ouais : Ejaculation Ultime Xénophobique. La haine de tout ce qui n'est pas eux, l'effacement progressif de tout ce qui est différent d'eux, grâce à une éjaculation précoce de leurs egos. Ils vous retapissent d'eux-mêmes. Les EUX. Et puis ça a basculé froidement. Il avait tout fait pour moi, tout, il m'avait absolument tout donné. J'étais incapable de lui en rendre la moitié. Mieux même, je l'abandonnais. Mais je ne pouvais pas… Je ne pouvais pas… Je ne m'appartenais plus. Il pleura. Je sais comment tu vas finir. On le sait tous, j'avais répondu. — On se rejoint où ? — En bas de chez moi, dans 25 minutes. Impossible de dormir : pas de volets et des réverbères. C'est pas bien grave, le corps. C'est qu'un outil. Regarde, je vais t'en donner la preuve. Le corps, c'est qu'un outil. Les gens vous prennent, vous jettent, vous gardent, vous regardent, les gens vous heurtent, les gens vous déchiquettent, les gens vous mangent, les gens vous piétinent, regarde, je vais t'en donner la preuve. Moi, avec ma sale gueule et mon sourire, regarde comment on va m'utiliser sans connaître une once de ce que je suis, regarde bien, c'est toujours comme ça. Ça a commencé dans un bain de sang de toute façon, alors ça ne peut finir que là. — Qu'est-ce tu fous, Dinguo ? Me dit Jean-Taule en souriant. — Je me prostitue. — Ah. Et pourquoi tu te prostitues ? — Je veux faire entrer des arabes à la Galaxie. — Pourquoi ? Ils acceptent pas les arabes à la Galaxie ? — Non. Ils aiment pas leurs nez. Leurs nez sont dérangeants pour la Barbie moyenne qui gravite à l'intérieur de la Galaxie. Ça pourrait la faire s'évanouir. C'est dérangeant un nez d'arabe, dans la galaxie Milky-Way. Alors je me prostitue. En d'autres temps, on aurait appelé ça de la prostitution, en 2004, moi j'appelle ça du Jeanne d'Arcquisme. — C'est foutrement inutile ce que tu fais. — Tout à fait. Les arabes n'en ont rien à foutre d'entrer ou non à la Galaxie. Bien sûr. Ce n'est pas là le problème. Le problème, c'est que rien que pour le sourire de Youss, citoyen de Sussy en Brie, rien que pour un jour, une minute de son sourire parce qu'il a pu entrer une fois dans la Galaxie, rien que pour ça, je pratique le Jeanne d'Arcquisme. Un sourire n'a pas de prix. Je n'ai donc plus de prix. — OK, attends moi 25 minutes en bas de chez toi, si j'arrive pas, tu montes. Regarde bien ce qui m'entoure, regarde bien comme il en reste peu des comme toi, regarde bien comme on va me désarticuler, regarde bien comme je choisis volontairement de redevenir un pantin parce que j'en ai marre que ça crisse, alors je vais me forcer, regarde bien, regarde bien comme les hommes ne savent pas recevoir sans notices, comme ils prennent peur comme ils respirent, regarde bien comme je vais me faire mal. Regarde bien comme tout ce qui me constitue, comme toute la somme d'honnêteté, de franchise, comme tout cet îlot d'innocence va être sali par des cons qui ne comprennent rien à rien sauf leur bite, comme toutes ces pensées-flocons vont être broyées par ceux qui vous passent à côté, parce qu'ils s'aiment trop, et que vous regarder à l'intérieur un seul instant les fatigue. Je retourne à cet état-peu. — Dinguo, regarde ! Au milieu de la foule, Pille Dedeuze dressé sur un tabouret, hurlant comme un fou : — ON A TOUJOURS CRU QU'ILS VIVAIENT SUR MARS, MAIS ILS SONT SOUS NOS YEUX DEPUIS DES MILLÉNAIRES, LES EXTRA-TERRESTRES ! ILS SONT SOUS NOS YEUX DEPUIS DES MILLÉNAIRES ! Et là, une fille à l'œil sacrément allumé le pousse et prend place sur le tabouret : — MÉFIEZ-VOUS DES TUBES DE DENTIFRICE ! MÉFIEZ-VOUS DES TUBES DE DENTIFRICE ! LES MARTIENS SONT DES TUBES DE DENTIFRICE ! REGARDEZ DANS QUOI NOUS SOMMES PLONGÉS ! Tout le monde se met à regarder le sol. — REGARDEZ-BIEN ! ON PATAUGE DANS UNE MARE DE CRACHATS BLANCS AU FOND D'UN SORDIDE LAVABO ! QUE CEUX QUI NE SE CRACHENT PAS, LÈVENT LE DOIGT ! Et là, putain, y'en a une flopée qui lève le petit doigt et seulement une vingtaine qui lève le troisième doigt de la main gauche.
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| estragon // 21:30 |
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Shooting
L’ENFANT 1. — Je me dis qu'au fond ce n'est pas les êtres que nous aimons, mais la poésie en eux. Même ciel est laide. Nous aimons en eux ce qu'il ne nous est pas donné de voir en nous. Paradoxalement, c'est nous qui le voyons. Nous voyons ce qui ne leur est pas donné à voir – d'eux. Leur poésie est une grandeur par nos âmes. J'aimerais que les miroirs cassent, qu'on s'aime enfin, nous, et puis après, le trop plein on le donne à d'autres.
L’ENFANT 2. — Tu ne peux pas mourir à 31 ans. Et moi ?
L’ENFANT 1. — Si tu es là, je reste. Mais si je n’ai pas d’attaches, je pars. C’est prévu comme un soleil se lève.
L’ENFANT 2. — On n'se débarrasse pas comme ça de moi !... T’en as pour dix ans au moins, à voir ma putain de gueule !... Ma putain de gueule, elle t'arrachera la gueule des ponts, elle te frappera du front contre terre afin de bien te marteler de cette idée, que personne d'autre à part toi n'est toi !... Tu le comprends ça, que personne ne pourra te remplacer ?! Non, toi, tu crois que tout est du pareil au même !... Tes pensées, tu les crois idiotes et ressassées, vulgaires et incomblées !... Moi je te dis, moi je te dis que je t'en crèverai l'oeil de ta singularité, que je t'en ferai voir des couleurs de tes couleurs indiagnostiquées, que je ne pourrai pas vivre sans toi !... Moi je te dis que pas un seul ne pense comme toi et qu'un seul le sait, pour toi, il le faut bien, puisque tu ne le sais pas !...
Tindersticks – Dying slowly.
Épilogue :
Avais l'impression d'avoir vécu dans désert / sans télévision Hommes ni journaux, sans rien – l'in-temps s'était étiré – rien sauf la chaleur d'une électricité, quelques livres et le pain. Personne ne m'avait aidée. Personne, ils étaient six milliards, personne. C'est là, qu'on se sent le mieux. Bien sûr, je pouvais être n'importe qui, n'importe quoi. La siphonade n'appartient pas à un auteur (auteur de quoi ?), elle est de ces êtres qui traversent l'abdomen. Lui, il avait dit, le deuxième jour, et les néons éblouissaient, je soupirais sur cette banquette, nous étions fatigués, il dit : Ne t'inquiète plus maintenant, je suis là. Ce genre d'imbécilités qu'on ne trouve qu'au cinéma et qu'on ne dit jamais dans la vraie vie de peur d'avoir l'ossature en forme d'affiche promotionnelle. Cependant : c'était bon d'entendre un peu de fiction, un peu de rêve. Parfois, certains soirs, il lisait le cahier. Il disait que c'était bon. Tout avait commencé par là : un cahier volé, tandis que je dormais. On n'atteint les autres que par l'intime. Et non pas, par le ressac traditionnel et exemplaire de nos éclats. On n'atteint les autres que par notre courage à la laideur. Ce qu'on appelle humour – retour sur soi. J'avais décidé, un jour, à huit ans, de pourrir. Se lever chaque matin afin d'expliquer, justifier chacune de ses pensées c'est ridiculiser l'humain, piétiner dans son auge, se ravaler l'âme. Le rire comme ultime étape d‘une naissance. Il n'y avait pas de secondes. Il n'y en avait toujours eu qu'une : l’ âme indivisible. Enfin. Même ce genre de phrases, je bois à leur santé, l'inaltérable certitude qu'il faut en rissoler. Les mots de la fin ne sont bons que pour les européens. Il n’y en aura pas.
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| estragon // 21:29 |
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24.11.04
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Ce champ doit être renseigné
J'étais toujours aussi fatigué. M’frappais toujours le front en carence contre bordure des trottoirs. J'éructais toujours aussi volontiers un peu de vide. Mes pupilles plongées dans les rigoles des égouts rigolards, rien n'avait changé depuis ce temps-là. Je parlais toujours à l'imparfait, comme d'une incapacité au présent, dévoration du futur. Rien n'était là, même pas moi. Donc rien n'avait changé : haleine rance, cerveau frigorifié, ne pas voir d'étoiles sauf dans le cul des degrés. Quelques brèves répétitions de petites haines cardiaques, mais rien de bien concret. Que du petit. Moi nain, j'en attendais un peu plus, tout de même. Y'avait pas d'échelle. Y'en avait une, pour eux, bien sûr, la leur. Mais la mienne d'échelle, jamais ils n'auraient pu y grimper. Certains seulement, l'avaient fait. Ceux-là étaient bons comme le bon pain, simples comme des fruits mûrs.
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| estragon // 21:28 |
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23.11.04
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Kik-words of day
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| estragon // 22:16 |
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bref
Majuscule postillonnante gesticulant en de grands mouvements de cheveux, paroles surfaites et vérités vraies bedonnantes. Putain, son corps, il nous avait fait l’effet d’un gaz asphyxiant sortant du pot d’échappement de sa bouche.
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| estragon // 21:27 |
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148 heures
On se retrouvait encore à battre du menton sur le carrelage sec, à chercher des miettes sur nos genoux en croûtes, le revolver nous battait les tempes, et la sueur avait foutu des crampes à genoux sur nos yeux révulsés. On avait faim. Il restait sept jours, sept jours. Le robot à euros crachait que d’la vidange dans nos mains étonnées : « Autorisation dépassée. » Fallait pas compter sur les autres, les autres, ils en étaient tous au même point, alors on crevait tous de faim. Vladimir avait tout de même réussi à voler un paquet de nouilles. Ça nous allait bien, tiens, des nouilles.
— Sept !... sept !... spet !... spet !... spet !... — Pest !... pest !... poest !... sept !... sss !.... sèèèè !... spetetetsept !… — SP !… SP !… — Spttt… Spttt… — Ssss ?... — Ssss !... — Spetetesept ?... — SEPT JOURS.
Sinon.... J'avais toujours l'impression d'avoir attrapé l'cancer.
Que Dieu nous prothèse.
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| estragon // 21:25 |
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résurgence
00. Puis il y eut ce mot soudain : « On a mis un terme à la fuite du temps : quatre heures moins le quart exactement. C'est magnifique ». Avouons-le : avant il n’y avait rien, du moins pas grand-chose – bien sûr. Le cafard dormait, la mouche volait, rien de bien concret et puis toujours les mêmes mots. Fallait-il en utiliser d’autres pour « plaire », comme certains le faisaient / appliquaient, maîtres d’écolières en caoutchouc, alors qu’on avait gravi des strates et des montagnes de jouissance, de ferveur, de contemplation – comme on était allé haut, pour finalement n’aboutir à rien, car seule finalement comptait la pensée, non l’enveloppe, qu’aurions-nous fait de mots-chairs quand finalement, tout ce qu’on voulait c’était sortir un peu de cette chair, alors les prisons reformulées en syllabes, non, non, il fallait autre chose, de bien plus bas, fouiller dans la fange et le contrebas, le mot rude et le grossier, fouiller dans la terre, être glaise d’aise, ne jamais revendiquer le beau – quel beau ? en voilà une mollesse sismique – nous tu il vous ne revendiquions pas une peau, depuis longtemps, à force de chatouiller l’émau, voulait du nulle part et du sans pays, et dites-moi, quand bien même nous aurions voulu des frontières, de quelles frontières aurions-nous pu nous enorgueillir ? La France ? La rance France ? dont chaque mot : pestiféré, avarié, dédain, hauteur… La grossièreté n’est pas ces mots que l’on croît, la grossièreté est de se croire un emblème. Dites-moi qui vous avez-voulu tuer, ce jour-là de votre vie, sous vos sourires chaleureux.
01. Non, personne n’exigeait rien, et tout le monde attendait tout. Et pourtant, tout le monde se justifiait. De ne rien apporter.
02. Les petits détails cancrelats, soumis à la plongée d’un regard incessant dans la trouille des grands chemins. Il fallait une introduction. Tous restèrent cois. Ma mère releva la tête : « Mon dieu, mais pourquoi ne crie-t-il pas ? Est-il mort ? C’était bien évidemment inconcevable, mais en naissant je ne criais pas. La salle d’accouchement fut stupéfaite. On me scruta dès le premier jour, dès le premier jour on crut que j’étais mort. Ne me dites pas que les apparences n’étaient pas pour le moins foutues.
03. Témoigner d’une époque : récréer ce qui existe déjà. S’en sortir, c’est aller au-delà.
04. Mon âme pèse 21 grammes, il est temps de me nourrir.
05. Des cerfs volants, il nous aurait fallu, des cerfs volants, pas des dichotomies ! Le mot à la mode en ce moment sur tous les sites, c’est ubuesque. Observez bien. Chez nous, le mot à la mode, c’est « ta race. »
06. Ouf, il s’empile un autre coup de gnôle. Des fois, les larmes lui montent aux yeux, tellement il aime fort l’univers, les étoiles et la voie lactel. Savoir qu’on n’est rien, c’est commencer à se tuer.
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| estragon // 21:25 |
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annale 38
Entendu hier :
"Je ne connais pas mon QI, parce que je vaux mieux que ça."
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| estragon // 21:24 |
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22.11.04
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Évasion
« L’intelligence n’est pas une qualité individuelle, c’est un phénomène collectif, national, intermittent. » Les invasions barbares.
L’intelligence n’est pas une vérité circonférentielle, c’est un amphygène perspectif, germinal, compromettant. Les évasions d’curare.
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| polly // 18:48 |
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Cérumen
- C'est vrai? tu veux dire que c'est vraiment vrai? - Mais enfin... oui! - Bon alors si c'est vrai on va parler sérieusement. - ...J’étais coupable de moi et j’en ai bien vu l’autre. Pas besoin de se faire une raison ou de l’avoir, il s’était fait un avis. La vérité, le mensonge ou la pitrerie, ça ne compte pas ; l’avis, c’est la gestion de la rencontre et de l’entente qui en découle. Le sien est forcément le bon. Faire parler l’or de sa tête. C’était l’invasion des désignations solides. Il fallait mettre des déterminants. Privatiser les traductions (bien qu'il n'ait jamais été question de ça réellement) Autre est un interprète. L’intermédiaire en Soi. J’étais coupable de me laisser suffoquer, je n'étais même pas un.
Il y a des jours, je préfèrerais qu’on me tue dans le dos. Me tuer sans un mot. Ça n’avait pas commencé que ça s’enchaînait, comme un refrain. On aime bien ça les refrains. C’est souvent ce qui se retient le mieux. Ce qui explose à la fin. Et là encore, c’est dichotomique. On est morts de rire.
[Le mué]
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| polly // 18:47 |
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20.11.04
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et après j'me flingue
Je m’immobilise au fond du salon. Un chapelet de chevelures ahuries gesticule au milieu du tapis à dorures. En de grands gestes, ils vissent le ciel sur le vide compressé de leurs poitrines en cercle. Leurs poitrails rongés par les mots ébréchés, leurs bouches grenades débattent de l’Immenculée Conception, consultent leurs opinions, parlotent comme loquace loterie et pourparlent pour parler. Les négociations stériles sifflent en chœur et j’entends par bribes : — Julien Gracq, je viens de le lire… un peu comme de l’Écriture automatique… beaucoup de jeux de mots… sonorités intéressantes… mais incompréhensibles… quelque chose de très ennuyeux… » Puis leurs langues produisent tout à coup d’autres remous : — Moi, les querelles gauche-droite… rien à foutre, je suis avocat, vous comprenez… alors que l’État me prenne plus ou moins… j’m’en bats les couilles… de toute façon, je gagnerai toujours assez pour me taper des putes !… Et tous applaudissent comme un train déraillé. Puis ils continuent, ils appuient : — Moi celle que je préfère… c’est Élodie… c’est une chance pour les jeunes, ces émissions !… Et ils piétinent la moquette : — L’art contemporain… très intéressant… beaucoup plus que Julien Gracq... au moins it’s not boring… De toute façon, l’art et moi, on fait un… Et ils se remplument fièrement. Flop, quelques secondes de silence clapent dans les airs, trouant leurs babillages épuisés. Et comme pour éviter cette chape de solitude qui claque en pleine figure la flaque croupie de leur rance conférence, leurs bouches, rondes comme culs de bouteilles, s’empressent de replonger dans les verres-prothèses de leurs pensées égorgées, directs prolongements de leur trouille.
Alors tac, je fais un pas, tac-tac, oiseau de proie, je zigzague adroitement, tac à gauche puis à droite, j’évite le ressac d’une poitrine en gélatine, je renifle le sang, tac, j’arrive à leur hauteur et saute au milieu d’eux, bondissant pieds joints dans la mare aux cafards. Ils s’ébrouent. « Alors Fiente-Pot ! Alors !... On aime l’art contemporain ? Fiente-Pot redresse son cou, ses naseaux soufflent un filet de nicotine furieux comme une pisse. — On va chez Castête ? On bouquine chez Lopette... Colette ? On se tape des petites salopes ? Sais-tu, Fiente-Pot, que tu es une oeuvre d’art contemporaine à toi tout seul ?!... Que tu m’inspires ?!... Que tu es le symbole de ma génération ?!... Tu es un personnage de fiction, Fiente-Pot ! Fiente-Pot hésite entre le lard et le poltron. Un sourire comme néon illumine soudain sa face écarlate. Oui, car je l’ai chatouillé juste au niveau de sa glande de super-héros. Je continue : — Toi qui as besoin de notices pour appréhender le monde ! Toi dont l’imagination ne fonctionne qu’aux faits divers !… Fiente-Pot blêmit, je vois blanchir les tendons de ses petits points serrés. — Toi qui cites l’Écriture automatique comme on cite Britney Spears ! Évidemment, quand on est incapable de rentrer dans un texte qui vous dépasse, c’est tellement facile de lui plaquer sur la gueule le syndrome de l’Écriture automatique, de le dépeindre comme une écriture sans sujet parce que tout simplement on n’en comprend pas le sujet ! Ah ! L’écriture automatique ! Une grande culture t’abîme Fiente-Pot, et tu sais pourquoi elle brille ta culture ? Parce que tu la bailles copieusement au nez d’une bande d’abrutis ! Julien Gracq ? André Breton ? Mon cul ! Le Manifesse du Sourd-Réalisme t’assomme, Fiente-Pot ! Le plaquage déplacé de tes souvenirs d’école aseptisés sur quelque chose que tu as lu à moitié !… Parce que se jeter dans un texte comme on se jette à la mer est devenu fatigant de nos jours ! Et c’est normal Fiente-Pot ! Je te comprends ! On nous mâche le travail ! On nous habitue à ne plus chercher par nous-mêmes ! À ranger le monde dans des petites cases ! Même l’art, même cet enfant turbulent, on l’emprisonne dans des petites cases ! Alors de ta bouche en forme de fiente, c’est normal que l’on n’extirpe que les relents d’une culture dégénérée qui fonctionne comme une machine avec notice explicative ! Ta sensibilité est glacée, Fiente-Pot ! Et tu appuies ces médias qui pourrissent notre jeunesse, qui tuent notre créativité et qui réinventent le concept de l’Imagination à coups de créations de substitution ! À un tel point que, je peindrais des croûtes dans la rue, tu m’adulerais immédiatement… Oh, ne t’inquiète pas, ce ne serait pas toi qui me remarquerais le premier, non !… Non, les clochards qui peignent, tu n’en as rien à foutre ! Toi, tu te rendrais pressé, à ton travail !… L’œil concentré sur tes petits souliers que tu trouverais mal cirés ! Oui, rien qu’une petite tache sur l’encolure de ta Weston droite et tu ne me verrais même pas !… Tu passerais à côté de moi, encore plein de l’odeur de la petite chatte que tu aurais sautée dans la lueur blafarde du petit matin !… L’œil obnubilé par cette tache qui heurterait ton sens de la sophistication ! Non, c’est grâce aux médias que tu me remarquerais ! Parce que tu aurais vu ma face rectangulaire dans tous les écrans de la ville ! Et tu m’adorerais, tu te dirais : oui, c’est nécessairement un génie, car il est alcoolique et en plus, il sort de la rue - cliché, cliché, cliché, IL FAUT CORRESPONDRE AUX CLICHÉS !... Et parce que tu n’as plus la force de regarder par toi-même, d’autres te servent sur un plat-veau doré ce qu’ils pensent que tu veux regarder ! Ils font des statistiques pour ça ! Ils savent bien que tu n’as plus le temps, alors ils travaillent dur pour savoir ce qu’il te plairait de voir !… Mais, tu vois, le problème c’est qu’ils travaillent dur pour 60 millions de personnes, alors la vérité que tu ingurgites, quelque part, elle te rend banal, terriblement banal, Fiente-Pot !… Parce que tes yeux voient le monde avec les pensées statufiées de six millions de personnes ! Coupe le son, tu verras, c’est du pareil au même ! Et le monde bondit sur le factice !... Il jouit de l’apparence !… Le monde veut du Vrai, oui mais son Vrai à lui !… Monté de toutes pièces !… Un Vrai qui satisfait !… Un Vrai accommodant !… un Vrai qui chatouille les mécaniques intimes de ton inconscient ! Oh attends ! Chut ! J’arrête le temps d’un doigt ferme. Les cafards dressent leurs antennes inquiètes. — Chut ! J’appuie un doigt sur mes lèvres et esquisse de mon bras une vague de silence juste au dessus de nos dix pieds pantelants cloués au sol. « Vous entendez comme ça gronde ! — Allez, c’est bon ! Arrête ton char ! Bénure ! Crie Fiente-Pot, tyranneau acculé. — Non attendez, vous n’entendez pas ? Dis-je en promenant dans la pièce mes yeux aux abois, ça gronde, oui ça gronde… La révolte gronde, Fiente Pot ! La révolte gronde contre notre système ossifié, obsolète, qui nous encule de part… et d’autre… de part… et d’autre ! Tu vois, c’est comme une respiration ! Si douce, qu’on ne la sent pas ! Cela dit, Fiente-Pot, tu ne sentirais même pas une plume dans le trou de ton cul ! Et dans notre France asphyxiée, si elle avait assez d’argent, ma mère pourrait être énarque, et dans notre France asphyxiée, si elle avait un beau cul, ma sœur pourrait être chanteuse, et dans notre France asphyxiée, s’il était peintre SDF alcoolique, mon père pourrait être célèbre ! Alors, Fiente-Pot, quand je te regarde, je comprends maintenant pourquoi nous nageons dans une régression politique généralisée, pourquoi nous avalons sans mot dire le déclin scandaleux de la création française, oui parfaitement, un Arty-pisse asphyxiant ! Je comprends soudain pourquoi on nous prend pour des cons, C’EST PARCE QUE TOUT SIMPLEMENT NOUS SOMMES CONS ! »
Et je les quitte. Sur le tapis à ordures, ils gravitent un instant comme comètes étourdies, ratatinés sur eux-mêmes, un poil vexés, leurs couilles tirebouchonnées en forme de haines.
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| estragon // 21:23 |
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dépeuplement
01. J’avais décidé que je recommencerai comme autrefois, à me fondre dans les haleines carabinées des coins de cabarets. Il était curieux de constater qu’on n’était jamais autant « à la mode », qu’habillé de la plus sévère des impostures : H&M et pompes dénichées dans des friches. Rondouillards, les Chanel s’extasiaient : « c’est ravissant ! » Forcément, nos costumes rapiécés fendaient l'Habitude. C’était modeux, quelque part, d’être pauvre. J’avais donc décidé de reprendre ce foutoir, exactement là où je l’avais laissé, tremblotant, en plan au fond d’un couloir miteux. J’étais trop sensible aux intonations. Une seule intonation mal fichue, et c’était me jeter dans la fosse aux lions.
02. On donne, les autres prennent ou s’en vont. Ce reste n’est pas mon problème. J'ai toujours haï les justifications, les considérant comme le travers de la plus cinglante des hésitations. Je n'hésite pas, je tue chaque seconde. Je ne la disserte pas, je la tue avec détermination. L'hésitation n'est qu'une vie de substitution qui multiplie en pataugades et fractions factices un pauvre lambeau d’être n’en finissant jamais de se pardonner. Alors tuer, c'est plus simple pour revivre dans l'immédiat. On n'est jamais en deuil que pour renaître mille fois, éclatement d'une nervure à la sève bourdonnante, le sang rougeoyant dans les paumes délavées de nos cuisses. Bref, c’est pas très important.
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| estragon // 21:22 |
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Cas Barré - extinction de la capitale Paridicule
Multifractions, secondes brisant cerveau de toxico estropié, elle étrangla le reste de sa dignité dans les toilettes. Bitch, résonna à ses oreilles. Elle chercha les ennuis. Les ennuis, quand ils la trouvèrent ; elle leur répondit : baise-moi. Elle avait lu ça quelque part, que dire baise-moi, ça vous rendait à la vie [à la mode]. Tout de suite, d'employer des termes crus, ils s'extasiaient sur votre capacité à dire ce qu'ils pensaient tout bas : les insultes. Pourtant : tout ce qu'il y avait de plus facile à sortir du fond de son trou. Ça n'avait jamais été rien de plus qu'une facilité. Ce qu'il y a de plus dur à expliquer, c'est le battement. Du moins une vague idée de vie, qui s'en rapproche.
Alors elle se vendait.
"Tu communiques ?" lui dit-on soudain. "Ouais, je comme une nique, répondit-elle, la sueur en menton contre un mur sale, qu'elle fixa de peur de s'effondrer.
Dinguo, clinquante. Et nos couloirs de métro, l'égouttoir des vies sans fin, notre silence à la mort, comme on gobe des oublis, comme on dégobille nos envies.
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| estragon // 21:21 |
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la pénurie des papillons
Soudain, un drôle de type arrive, le cou tordu comme une flèche et les dents en accident vers les étoiles.
— Mais enfin que faites-vous là ? Je suis en pleine plaidoirie ! dit le Soldat Inconnu à Édouard Boyer.
— Ben c'est l'heure de manger ! Je viens vous cuire des nouilles !
— Vous êtes un grand malade !
— Fessez de me considérer comme un ballade Cantal, c'est plot ! Je suis teint d'esprit, répond le drôle de type qui s'appelle donc, semble-t-il, Édouard Boyer.
— OUAIS BEN D'AILLEURS EN PARLANT D'ESPRIT, VOUS FERIEZ BIEN DE VOUS MATÉRIALISER UN PEU, SALE TONGUE ! Hurle un affreux type qui, faisant des grands pas, vient se planter en courgette au milieu du décor.
— Mais !… Dit le Soldat.
— QUOI ? Répond l'horrible type.
— Qui êtes-vous, vous ? Vous parlez toujours en majuscules comme ça ? Dit encore le soldat.
— OUAIS. ME FAITES PAS CHIER. J'AI LA HAINE DE N'AVOIR JAMAIS PU PRONONCER DE MINUSCULES, répond encore l'horrible type.
— L'emmerdez pas, c'est un horrible salopard, ajoute Édouard Boyer.
— Vous le connaissez ?
— Ouais. Lui et une bande de jeunes enculent mon site depuis des mois.
— TA GUEULE, CONNARD.
— Vous voyez comme il est méchant ? demande poliment Édouard Boyer au Soldat.
— Oui, il a vraiment l'air d'un sacré salopard, répond tout aussi poliment le Soldat à Édouard.
— On l'appelle le CORRECTEUR.
— Le CORRECTEUR ?
— Ouais, il corrige des gens. Au fond, c'est pour se tirer des meufs.
— Héla ! C'est pas tout mais moi, j'étais en train de parler ! Vous foutez en l'air mon discours ! haut-pine le Soldat.
— Bien fait pour ta gueule. T'as assez pourri mon site comme ça, répond Édouard Boyer.
— TAC, DANS LES DENTS, ricane le CORRECTEUR, BON QU'EST-CE QUE T'AS ENCORE À NOUS DIRE, SALE CREVARD ?
— Je ne sais pas… Je me fouille le crâne… Quelqu'un aurait un joint ? demande le Soldat.
— ON NE FUME PAS ICI, C'EST TRÈS MAUVAIS POUR LA SANTÉ. PAR CONTRE, VOUS TROUVEREZ SOUS LA TABLE, CONTRE LE MUR, DE LA VODKA. ERISTOFF.
Le Soldat fouille l'ombre sous la table, en extirpe un petit cauchemar blanc. Comme une carrie, un petit flop claque dans les airs, puis le Soldat se débouche les artères d'une grande rasade de vodka.
— Battons-nous, ça finira en brasier. Vous m'excitez, ajoute-t-il en essuyant sa bouche dégoulinante du revers de sa main. Il se tourne vers la foule :
— On est des lâches, on est des menteurs, on est des creuseurs de tombes et des poseurs de bombes. On est des tueurs de grands-mères, des violeurs d'enfants, on est des pierres qui finiront en poussières. Battons-nous, ça finira en brasier.
— ILS VONT VOUS BOUFFER LA CHATTE ! VOUS VERREZ !
— Qu'ils bouffent. Ce n'est qu'un animal.
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| estragon // 21:20 |
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Larry automatique
Elle me tira la manche et nous courûmes en tranches. Acharnée, elle se tourna vivement. Dans ses cheveux sales : un morceau de bouche rouge étranglé par l’hiver – nos vingt doigts s’égorgeaient : « Viens, viens ! » Je courais, j’avais peine à la suivre, probablement peur aussi de perdre ces doigts, chauds mouillés souples, ce vertige – à un moment je fermais les yeux, un rayon de soleil croustilla mon front – l’éclair coupa ma respiration. « Viens, je t’emmène chez des gens ! Viens ! » Je pense que soudain, elle s’était dit que la vie devait être mangée goulûment, et je ne savais pas bien ce que cette fille avait perdu, mais pour ameuter dix doigts de cette façon, comme si demain ne se lèverait pas, il fallait probablement avoir ce sentiment d’une injustice flagrante du temps ou celui d’une mort imminente. On détala comme des lièvres, égarant de silencieux cimetières qui happaient l’air – les pancartes du ciel cisaillaient nos yeux – on saigna un peu. Paris nous mordait d’un petit vent froid, les pas rognaient des glacis d’ordures. Oui ce jour-là, oui ce jour-là j’oubliais un peu, et parfois je regardais tout droit, depuis longtemps je n’avais fait que regarder derrière moi. Plus ton présent est vide, plus ton passé est plein. Alors cette jupe aux carreaux cassés, framboise et narguilé, ces chevilles et ces rondeurs qui couraient devant moi dans l’hiver, mes pauvres pas si vacillants, mais à un instant mon rire, que je retrouvais, sonore et éclatant.
Dinguo, elle s’appelait. Dinguo. Elle s’était habituée. Son visage de chien, les dents de travers, la mâchoire coincée dans le cul de l’univers.
On arriva dans une arrière-cour, sale, les murs en sueur, noirs. On monta des escaliers abrupts, ses chevilles comme des petits serpents sous mon nez, qui gravissaient les tapis rouges. On entra. Elle dit : « Voilà. »
Dans la pièce, je ne distinguais rien.
Sauf trois dos, assis sur trois tabourets, faisant face à un gigantesque aquarium, ses reflets bleus sur les murs camouflés en pénombre.
Elle me dit : « Je te présente les 28,47. »
Trois hommes, flippés devant un aquarium.
Je frémis. J’aurais voulu que mon père soit là. Il était mort. Ils existaient. Ils avaient toujours existé. Et ce n’est pas, parce que l’on apparaît sans aucune logique, que l’on est sans passé et sans chair, ce n’est pas parce que la trajectoire de notre destinée est inapparente, qu’elle n’a pas de sens. C’est ce que j’aurais voulu dire à mon père à cet instant-là, que les hommes les plus magnifiques sont ceux que l’on n’avait jamais prévus.
Ce qui n'existe pas.
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| estragon // 21:19 |
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Laverie automatique
Larry sans faire de bruit approcha son visage du sien. Il y avait un long souffle qui passait par sa bouche. Il plongea son nez au-dedans, huma en fermant les yeux. Peut-être, c’est vrai, n’était-ce que la puanteur d’un adulte qui a trop bu. À vrai dire, il avait si peu senti de souffles, si peu, vraiment si peu, que même cette haleine épuisée d’alcool, quand on savait tout ce qui sommeillait derrière, cette vivacité folle, cette droiture aguerrie, ces yeux rieurs du temps gris, alors il restait suspendu entre lui-même et cette bouche, dans ce petit instant que lui seul saurait au fond de la nuit, ce souffle qui lui dressait les cheveux sur la mâchoire. Il caressa le front, doucement. Il se dit qu’il avait eu longtemps froid, que probablement il n’aimait toujours pas, pas comme il l’aurait dû, mais il avait cet ineffable respect pour ceux qui s’attardaient sur lui, alors qu’il n’était qu’une épave. C’était le moindre des respects. Les choyer, ceux-là.
Demain, il l’emmènerait regarder le périph’. Ne rions pas. Il y avait toute sa vie dans ces instants.
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| estragon // 21:17 |
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courte aphonie
Beaucoup éprouvent le besoin d’appuyer l’index sur votre front en disant : « Toi, je t’approuve ».
C’est récurrent chez les cons.
Au fond, avouons-le, ils ne feront toute leur vie que pointer du doigt leurs propres opinions, en prenant prétexte de nos fronts.
Et peut-être à la fin de leur vie, perplexes, dévisageront-ils cet index sous tous ses angles, constatant combien ils n’ont rien fait de leurs neuf autres doigts.
En bref, le syndrome de l'Index Opiniâtre.
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| estragon // 21:16 |
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Vous pouvez passer votre chemin
(...)
hachichon@cabernet.com dit : c'est moi ! Titane dit : c'est toi ? Titane dit : zut Titane dit : j'ai cru que c'était lui Titane dit : imagine hachichon@cabernet.com dit : dis-moi Titane dit : je meurs hachichon@cabernet.com dit : A-t-on assez d'une vie pour s'en sortir.
(...)
Titane dit : ffffffffffffffffffffffffffffffffffffffffffffffffffffffffffffff Titane dit : je crois que je n'ai jamais autant sifflé en une journée. Titane dit : soufflé. Titane dit : et zut, on s'marre pas assez.
(...)
Titane dit : je voudrais des fous-rires mon amour, tu sais, des fous-rires. Titane dit : plein Hachichon@cabernet.com dit : Pourvu qu'il n'y ait pas de sang. Titane dit : ah bah ça, exploser, ça pourrait Titane dit : hum. Titane dit : QUELLE HORREUR! Titane dit : HACH ! Titane dit : JE SUIS BLASÉE ! Hachichon@cabernet.com dit : ben j'ai peur Hachichon@cabernet.com dit : je sens que ça va pas être comme d'habitude... que... les pulsions accumulées vont... mon pieu....
(...)
Titane dit : parce qu'en fait, je préfère me taire, sinon, de quel droit d'abord, je dirais sur les autres.... Titane dit : putain, je m'enterre, un truc de fou. Titane dit : et puis je me sens comme ça aussi : "On n’avait pas été correctement sincère. On se disputait pour lever un doigt. Je disais que je ne m’attachais pas, je venais d’acheter une muselière. On savait que le train faisait toujours le même trajet, qu’il nous attendait, ou pas, qu’on était un voyageur super sympa. Sympa. Comme une bonne buvette ambulante. " Titane dit : JE SUIS PAS UNE BUVETTE ! Titane dit : JE SUIS UNE RÉSIDENCE ! Titane dit : puatin Titane dit : putain Hachichon@cabernet.com dit : Nom d’une stance.
(...)
Titane dit : Mais tu l'as dit, aussi bien que pour le corps, pour tout, nous ne serons jamais des salopes Titane dit : X et y....... je souffle quand je lis les trois premiers mots Hachichon@cabernet.com dit : Moi j'me dis : "Ohhh putainggg !... Tu vas nous lâcher la grappe oui ?!" Hachichon@cabernet.com dit : et pauvre x qui se plaint qui se plaint qui se plaint et qui ne sait faire que ça. Hachichon@cabernet.com dit : quant au y, mais qu'il est IMBU ! Hachichon@cabernet.com dit : (vable) Titane dit : quand tu les lis, tu sais, il y a comme un ton pédant qui sort, comme s'il écrivait dans un micro, comme un larsen quand je clique sur leur nom Hachichon@cabernet.com dit : Tout cela est sinistre (c’est fumeux)
(...) Titane dit : ça me plaît plus que les humains d'autour Hachichon@cabernet.com dit : ben moi-aussi Titane dit : que les vautours Hachichon@cabernet.com dit : oui Titane dit : en ce moment, je bloque sur les trous. Titane dit : je me retiens tellement, que j'ai peur de lâcher et d'éclater en ridicule étouffant. Titane dit : peur qu'il soit trop tard Titane dit : je ne prends que des détails en photo. des détails nazes Titane dit : Disons qu’il y a des choses pour lesquelles il ne faut pas de mémoire. C’est furieusement féminin de se rappeler de tout dans les moindres détails, comme la défense parée énumère preuves à l’appui la vie du subordonné à ses observations.
(...)
Hachichon@cabernet.com dit : non mais ! c'est même.... rare ? il me semble ? Titane dit : (ce que je me disais) Titane dit : ben euh oui Titane dit : même dans ce que j'entends et Pieu sait si j'épie. Mon grand défaut. Hachichon@cabernet.com dit : OUI HEIN. Titane dit : OUI. PARFAITEMENT Hachichon@cabernet.com dit : (moi aussi j'épie) (entre charentaises) Titane dit : je te donnerai mes organes. Hachichon@cabernet.com dit : moi mes gammes.
(...)
Titane dit : et même si.... tu ne me quitterais pas. Hachichon@cabernet.com dit : oui Titane dit : ce que je me disais hier ou avant. Ça me rendait joyeuse. Titane dit : sans éclat, mais profondement joyeuse. Mieux que ça Hachichon@cabernet.com dit : on se fait le pays de l'autre parfois. ne me demande jamais de boussole.
(….)
Hachichon@cabernet.com dit : certains ricanent et appellent ça de la « sénilité » Hachichon@cabernet.com dit : moi ce que j’appelle « sénilité », c’est les répétitions et les fermetures. Titane dit : (tu verras l'engin) Hachichon@cabernet.com dit : (mais cependant faire saliver l'engin) Titane dit : hinhin... hachichon@cabernet.com dit : hinhinhin
(...)
Hachichon@cabernet.com dit : il a le cul fuyant ? Titane dit : un feuilleton pour sourd et muet Hachichon@cabernet.com dit : je vois
(...)
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| estragon // 20:51 |
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19.11.04
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Entrez.
C’était extraordinaire et si simple, cette sensation… d’être tous étrangers aux bords d’une table, les coudes faisant corps, portant nos yeux remplis de joie et de partage, d’être les doigts d’une même main, illimitée. On y croyait pour plein. On irait, et à fond. Avant j’aurais plus que douté, vraiment. Puis, d’expériences, d’amour, d’envie, de Vie et d’ouverture… les gens bons, de vrais gens bons… et puis comme E., les perles rares, celles a qui on donnerait son foie, un amour qui ne se justifie pas, qui arrive comme ça, un peu timide et qui soudain s’écarquille au-delà. De se donner et puis d’y croire… on était chacun ainsi qu’ensemble, en pleine mitose…
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| polly // 18:46 |
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18.11.04
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MASTER CLASS
Exemple ne s’en rendait pas compte, je crois qu’il ne s’en rendait pas compte, qu’il parlait très fort, qu’il parlait très faux. Oui je préfère croire. S’il le savait il me traiterait de conne et il aurait raison. Avoir raison c’est être en bonne santé, disait-il. Il se prenait pour un vaccin, un antidote, un kamikaze, l’ultra solution voire l’ultrason. Quand il se cultivait – je préfère dire cultiver plutôt que promener – il marchait très lentement, échelons dans le dos, ne souriait jamais, ne surtout pas sourire sauf pour séduire, et se curait le nez sans complexe. Ce n’était pas qu’il se fourrait le nez vraiment, il lustrait un glorieux poil imaginaire depuis la droiture de ses narines. Vous pensez bien, d’Exemple rien ne dépassait, il était pile poil et l’illustre excentrique le rendait extravagant, lui donnant l’air occupé, un peu brigand, un peu dangereux, un peu méchant. Le poil négligé, l’indice félin, déterminant la quintessence de son désintérêt. Exemple était d’apparence, point. D’appât rance. Nous n’y voyions que du feu, il était malin… suffisamment froid et sec pour exciter les plus crédules incertains. C’est simplement qu’il faisait tout très fort et avait compris que la timidité, la modestie, le silence, l’humilité ou même la pudeur – entendez-le comme vous voulez – ne le serviraient pas.
Il ne se soumettait pas mais saoul mettait, abreuvait des foules et, dévasté de toute impunité, couvert de tics bien ciselés (ceux-là même qu’il barrait de scolaires et formatés) confirmait d’évidentes réalités que le monde n’aurait pas osé affirmer craignant tout ajout inutile. Or l’inutile ne l’était pas tant. C’était même confortable. Exemple épatant parlait toujours en premier ou succédait aux maladresses de ses interlocuteurs, rassurant leur solitude ; ils se sentaient compris, portés, voire défendus d’avance, bien qu’Exemple alors n’apportait rien de plus qu’un avis plus ou moins commun. Il faisait de la banalité, de l’atrocité comme de la vérité, une extraordinaire information. Il réconfortait son auditoire, lui donnait raison en devenant lumière plus que réalité. Exemple chef de meute, parole d’innocents ; Exemple preuve. Qu’il s’étale en descriptions, instruise paraphrase, tout le monde s’en foutait, Exemple avait d’énormes couilles. Et ça plaisait aux hommes comme aux femmes. Aux hommes parce qu’il était méprisant (et misogyne) (un homme intelligent est forcément (souvent ?) (un peu ?) misogyne) (quant aux femmes, elles portent suffisamment de bassesse et de cruauté pour qu’au sein d’elles se trouvent quelques dégourdies), aux femmes parce que l’absence de sexualité et l’affluence de sexisme dans son discours affolait leur espoir ou plutôt leur désir de corruption. On le sait, les dames ont la convoitise de l’exclusivité (syndrome de la fée) et une lubrification ouverte au dédain. Le refus est une denrée rare (si.) (si si.) dont la chute (mais si voyons !) se mérite, s’obtient ou se négocie, en artifice forcené, en dentifrice obstiné.
Exemple bandant le cou jusqu’au plafond et sans vertige leur collait toutes à leur siège l’envie d’escalader son temple. La plupart du temps, elles retombaient sur les genoux contents brillants des sujets d’Exemple impassible sans escale, prouvant ainsi qu’elles ne seraient jamais à la hauteur, sinon à celle d’un vit, cieux Lucifer de sous-esclaves avariées, salles de chairs. Exemple disait qu’une vraie chienne de convenance savait tenir sa langue, contrairement aux pipelettes de salons. Exemple, Exemple… il fallait bien qu’il se soutienne bourse et panel, comme interjections, interventions et déjections. C’était un soldat la vie dure dans la trachée. Il fallait de la distinction… il nous donnait à manger. C’était parce qu’il avait établi un véritable terrain de confiance dans ce corridor allant du front à la basse-fosse, parce qu’il nous patronnait, que nous laissions sa fierté nous réprimer, nous tolérer.Un matin, un des pensionnaires curieux de justifier la fidélité de son attachement (et avouons-le frétillant de converser enfin avec Exemple) lui dit à propos de sa dernière remarque « Certes Monsieur, mais ne serait-ce pas là l’aisance d’un constat ? Me permettriez-vous une courte et misérable réflexion entrouvrant une telle certitude à d’autres observations ? » Exemple conservateur (il se devait de rester une garantie, moi je suis indélébile) outré d’une si insolente et oui misérable contestation ne répondit pas et ficha l’avorton. L’homme se sentit coupable d’incompréhension et brave reprit son cours en conditionnelle complaisante. Bon. Exemple n’était pas non plus un tyran. Il était un juste un peu fermé, aimait les cercles, vous enrôler en vous gardant bien à l’écart du plus petit. Tout constat d’Exemple détrônait les contextes (trop précis et indomptables) ; abrutis, nous tombions dans le tableau. Nous étions peu à n’y voir que la craie… Les places étaient chères et tous se ruaient. “Would I need a stamp?”... ils en crevaient d’envie tout en applaudissant. Nous la fermions, et du fond de la classe scrutions la tangente.
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| polly // 18:44 |
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Amputation.
De pire en pire. L'attention va loin. PUTAIN ! Y’en a marre… Chaque fois, je lui demande s’il te plaît d’enlever complètement ou de rentrer à l’intérieur l’espèce de truc-là, l’ouverture facile, lorsqu’il se tape une boîte de conserve en mon absence. ... Mais nan ! ALORS CHAQUE FOIS, QUAND JE FERME LE SAC POUBELLE BORDEL, JE ME COUPE UN DOIGT !!! (ouais tu sais, quand tu fermes bien d’un coup sec le sac plastique Machin)… m’énerve …(fallait qu'ça sorte.)
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| polly // 18:43 |
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17.11.04
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Séchage
Polly muette, pouces menottés, langue fracturée. Mais ça reviendra bientôt.
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| estragon // 22:18 |
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Passe la télécommande.
« Hey, t’as le temps là ? on s’fait un feuilleton ? »
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| polly // 18:42 |
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Subventions parallèles pour chiens errants
Accident causé par un animal sauvage. Comment être indemnisé ?
Sachez que le fond de garantie des assurances obligatoires peut indemniser les dommages corporels ou, sous certaines conditions les biens, à la suite d’un accident causé par des animaux qui n’ont pas de propriétaire ou si celui-ci reste introuvable ou n’est pas assuré. Ce fond va se substituer à votre compagnie d’assurances pour les indemnités qui ne peuvent pas être payées par celle-ci. Vous devez saisir directement le fond de garantie en fournissant divers justificatifs (identités, causes de l’accident, absences d’indemnisations et dommages…)
64, rue de Defrance, 94682 Vincennes Cedex.
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| polly // 18:41 |
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Il y a cette empreinte de leurs inventions Sur l’image terne de ma silhouette Otage de leur paupières d’où Muet je m’aperçois écarter les cils Réseaux bordés d’un étang trouble Je me vois si limpide ils me voient J’en suis sombre je n’y suis pas Il y a cette traînée blanche sur leur joue Cette coulée sèche colle calcaire dont je m’échappe Et je cours cours comme de la chaux entre les fronces Leurs jougs caprices qu’ils me plissent Je dévale l’expression leur délire en face Contemple ce qu’ils me font vivre Pendre goutte ahurie aux semelles de leur crâne Murs d’âmes hantées celles qui entravent Les corps au nom de leur mémoire césarienne Je m’entends derrière cogner les briques saigner Des parois verrières de leur besoin d’histoire Dépose murmure clame hauts de signes Des traces nasses sans crochets Des tresses manie d’un panier d’acier Trempé de soif de soif devis d’être Solide comme l’eau Je fonds fragile et fuis infime brouillard D’angoisse de glace et d’entrain Tamise amours aveux et désaccords fugace Les mots parce qu’ils s’articulent Ne sont que des départs des élancées Je suis un muscle et ma pudeur Un cœur ça ne se vole pas De ce qu’ils mentent de mon reflet J’ai pas de voix vous entendez Non je n’ai pas de voix pour ça.
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| polly // 18:40 |
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16.11.04
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Constant.
Elle est incorrigible. Qu’en vouloir… Ses sursauts révulsés implosant ma crainte de ne pas pouvoir la torturer. Sa chair ne souffre pas, non, jamais. Le sentiment la détourne de la peur, de l’épouvante, la douleur proscrite. Sa naïveté amoureuse n’a de perversité que celle de me rendre fou, de me croire doux, mon impuissance acharnée s’efforçant de lui arracher un quelconque refus. Elle donne. Elle donne tant. Je voudrais l’obliger, la maintenir, qu’elle se débatte et qu’elle s’échappe. Qu’elle inonde ses larmes d’effroi, je la réconforterais. Impossible d’y faire effraction. Elle accepterait pour moi ce que je pourrais refuser. Elle n’est pas assez sage, je pourrais ne pas lui suffire. Je ne veux pas trop l’aimer. Soupirs, lubies accrocheuses, silences, staccato... nos concerts, disait-elle, nous et seulement nous ; ça la rend heureuse. Mais c’est de la plume qui s’effrite en un souffle, sa facilité me tue. Ses petits seins toujours libres, menaçant le tissu et cette impression que l’on a lorsqu’on la regarde, comme si elle était mystérieuse et nue à chaque instant, son allure, sa fraîcheur désinvolte, accessible, je m’en éloigne, apaisant mon bonheur. Il est trop tard. Il est trop tard pour que je l’accepte, que je la laisse déterrer ma tendresse. Je ne cherche plus qu’à éprouver son corps jusqu’à ce qu’il abdique, qu’elle m’implore de ne plus être moi, qu’elle me laisse mentir, être autre que déjà. Il faudrait qu’elle me blesse. Alors je vais loin, la souille dans les moindres recoins, et elle si saine, condisciple délicate et douée, injuste et certaine. Elle me regarde pétillante, me soutenant, occulte le vice qu’elle connaît de moi, je sais ce qu’elle veut. Me nourrir. Etouffer ma détresse. Adonc je l’ignore, je la baise évitant son amour, l’aime silencieuse, cette présence que j’admire. Je ne la laisse pas me toucher. Je ne veux pas qu’elle me ressemble, je ne veux pas qu’elle s’absente. Je l’éventre, je la gâche, la perfore, l’attache, elle me perce. Elle m’embrasse, je l’oublie et l’embrase, m’y perds comme en moi. Et je voudrais mourir, qu’elle pleure encore. Qu’elle survive.
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| polly // 18:39 |
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Enfants de la plaidoirie.
Ils jaillissaient des carrefours brandissant leurs noms et leur mortier, se heurtant le plus souvent avant même de sentir un quelconque danger. Réparation ! Réparation ! criaient-ils, c’est une révolution. Ils étaient sur le qui-vive, nous étions en corsages de lait au-dessus des balustrades dégainant timides apnées de larmes et couteaux à beurre. Un dos rond de corne faisait le pont vantant notre innocence. Ils levaient la tête, étiraient les corps de leurs arches perçantes voulant faire de nos sangs l’enclume à l’ancre du pardon. On avait l’habitude des malentendus et de la surenchère, de l’amour sans langage, des moulins à dents comme des gaines closes embuées, de l’assurance amère. On s’était trompés, d’air, pour ne pas perdre les autres, ceux qui criaient plus fort que le respect. Ils nous tendaient leurs crosses, nous intentaient, féroces. Ils voulaient creuser nos voix. Peu importe ce qu’elles étaient, il leur fallait des voix ou égorger leur discrétion. Des voix d’Hommes ou de gosses. Valider. Valider, valider, valider.Encore ce matin on venait juste de naître qu’il fallait déjà que l’on crie au clan ou que l’on brûle les bancs. On n’avait plus aucune fierté d’exister, ni même celle de s’aimer.Un aveugle tâtait de son poids les murs de nos toits bombardés. Il se tourna vers eux et retroussa ses paupières. Il pleurait de la braise. La pitié avait voulu qu’on l’épargne tandis que les jours s’abattaient, arrachant son imagination.
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| polly // 18:38 |
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15.11.04
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Larry, 26 ans, décembre 2004.
C'est-à-dire qu’il avait le choix, ce soir-là. Il y avait cette brune, et puis cette blonde. Vous le savez, on aurait pu y rajouter une rousse, puis une rose, puis une noire, puis une prune puis une poire. Ce soir-là, il ne sentit jamais aussi fort, sa pauvre condition d’humain. Humain, hein, vous voyez. « Moi, j’aurais pu m’abimer en Laura, Priscilla, Gwenaelle, Sophie. Et que voulaient dire les noms, que veut dire la chair parfois, hein ? » Comme on sent ce dégoût, vite grimper les narines, une tubercule nauséeuse prendre racine dans le coeur, on court aux toilettes, d’avoir pu prendre n’importe quoi, par simple appétit. D’appétit, on en a perdu l’appétit, d’appétit et de ténacité, on en a tellement vu la même chose, non pas parce que c’était la même chose, mais parce qu’on a voulu y voir la même chose – un corps. Et ces âmes ?
Il s’en était toujours voulu d’avoir tringlé une inexistence. Ce qu’il avait toujours su être une inexistence. La sienne au final. Larry, ce soir-là, il était loin de sa maison, perdu dans le 20e, il se pressa le front entre deux mains, comme on le fait parfois, avec fatigue, alcool et non sens.
Larry, pour la vingt-quatrième fois dans sa vie, pleura.
Pour la vingt-quatrième fois, il faillit s’en tuer. Il regarda le sol, loin sous ses yeux, très noir, dans l’obscurité. On appelait ça le Night-Loto. Une forme de persévérance abrutie d'alcool. On s'éteint, comme d'habitude, et demain sera une veste dans la gueule, pleine de soleil et de vent froid. Pourquoi n'avons jamais nous su nous réchauffer, se demanda Larry.
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| estragon // 21:15 |
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peau vive : Larry Yet
00. C’est au printemps 1994 qu’on me ramena chez moi. Ils me tirèrent les cheveux, les index et la poisse. J’avais les chaussettes en tire-bouchon. Je gueulais aux clochers que je voulais mourir, mais semblait-il, c’était phrase déjà éventrée par les temps qui couraient, un peu mièvre, un peu surfaite. C’est-à-dire que tout le monde, au fond, si on s’écoutait bien, avait envie de mourir – sauf quand on écoutait Chopin.
01. C’est malheureusement dans ces faibles tremblements de mâchoires et de mains, c'est à se fondre, émus, dans les preuves accablantes de ces peaux frissonnantes que l’on devine nos vies, qu’on en présume la nôtre, que l’on se sent vivre, que l’on se dit moi-aussi, et de se dire moi-aussi soudain l’on se justifie tout. Alors qu’il aurait fallu n’être qu’un enfant hors du tout. Ainsi nous les aimons, ainsi nous nous aimons. Mon crâne tambourinait la terre, j’hurlais à ces enfants de salauds que je n’avais été jamais aussi bien que dans ces relents de ruisseau, mon habit était la ville, que l’incontinence de mes couches était l’inconsistance de leurs douches, froides, que, putain, vous ne voyez pas que je saigne ? – ils me tiraient les cheveux – putain vous ne voyez pas que je m’y suis imbriqué ? Que toute ma carcasse de sueur, d’immondices, de laine enchevêtrée, rance, de fuseaux horaires, merde, vous… – ils tirèrent, les hyènes – vous ne comprenez pas que je me suis imbriqué à un feu rouge ?... Ils tirèrent, tirèrent par touffes mes cheveux.
02. C’est quand l’argent manque, que les autres se font rares, quelques-uns fidèles au début, puis le temps les élongue, puis des humains restent des traces vives et floues de la veille, traces dans la ville qui ne disent plus bonjour.
03. Parce qu’on savait qu’on pourrait tirer quelque chose de moi, on m’avait occis le cuir chevelu, tiré à mains nues, dans les rues, comme un pouilleux, honteux.
Moi j’avais vu. La politique : qu’ils passent les pantins... L’art ? Qu’ils trépassent les pantins… La culture ? Foutez des bombes dans les FRAC.
On m’enferma à l’hopital.
04. J’en ressortais deux semaines après. En sortant, je me rendais chez un marchand d’armes et m’achetais un 38. Dans ma tête, en boucle, passait un impromptu de Schubert.
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| estragon // 21:14 |
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Au Monoprix.
(Il s’arrache, il se tache, il s’embourbe, il l’agrippe, il crie) :
Dans la ville comme un songe, j'ai crié ton nom, le chapelet de mes pas coupant les artères, le sang bleu du trépas de mes paupières en éclats, les ampoules des réverbères qui sonnaient comme un glas. Le cri à sang couteau à crans tranchant la soie de mon corps en croix cloué de soif. J'ai crié ton nom comme un amant sans tête, sans raison d'être, en perdition. Dans les rames de métro, le tord-boyaux courant comme un rat dans tous mes tuyaux et le foutre des pauvres, collé en morceaux comme la plaie d'un truand, comme la tuile d'un mourant, comme une lèpre au ciment des voûtes en dédales et mes pieds en dedans, la rumeur infernale de mes pieds dans les rails, et mes pieds soupirants de leur vie courte paille. Leur fuite s'emballait d'un possible tournant sous l'acier d'un poitrail, sous les roues d'un engin pressé en son sein comme une grappe de raisin, et mes pieds sur les rails, marchant comme des ânes, sourds comme des pots et lourds comme des sots, légionnaires sans destin avec pour seul râle leurs pupilles noyées d'eau. Le souffle trop court d’un métro qui déraille, d'un métro qui fend l'os, j'ai crié ton nom dans les rues de la ville, un pauv'type en enfer qui bandait d'une seule fille !... Ton nom en concert dans mon cœur en cancer, j'ai crié ton nom comme un enfant saut'rait d'un pont, j'ai crié ton nom, crié ton nom comme on censure l'illusion, comme on insulte un mensonge, comme j'me s'rais crevé la joie, comme j'me s'rais coupé les bras, j'ai crié ton nom comme j't'aurais baisée jusqu'à te blesser.
Mon cou tordu sur l'oxygène des bars, aveugle sourd, j'tremblais tous les soirs, mon corps taulard en barreaux comme une foire recréait l'illusion de ton ombre en accroc comme une brèche dans le pouls des trottoirs... J'me croyais suivi d'un peu de ta nuit, boire pour voir un peu de magie… Mes dents, des grilles de douleurs, filles du Malheur et claquant de peur, car j'n'étais suivi de personne. J'étais juste un seul homme, et ses crépuscules, et ses chemins nus entre ses deux mains tues. De toi, il ne restait que ma ruine. Dans la ville écrasée, j'étais juste un seul homme, le bassin écharpé, le sourire éventré, la membrane disloquée, ventricule essouflé. J'avais liquidé la réalité, saccagé ma dignité, lui avais préféré 40 degrés. La mascarade d'une vision pour la contrefaçon d'une seule ombre. J'ai crié ton nom, l'ai brandi comme un fier étendard, de ton nom j'ai fait un poing qui fit volte face me fendit l'espoir ; ne resta que mon œil cerclé de noir. J'ai crié ton nom comme un unique son, qu'un sourd muet aurait arraché à ses cordes détraquées, un sourd muet aux doigts frénétiques, violant le fond de ses tripes pour faire de ton nom une musique, comme un sourd muet se serait tranché la gorge de ne pouvoir le crier au monde entier.
Il faisait noir, c'était la boue, c'était trop tard, c'était si flou, ne plus que boire, ne plus quoi croire, ta mémoire en nage dans les creux de ma soif, j'ai crié ton nom, ta mémoire debout en écho entre mes mains, en fantôme comme un trou dans les murs du rien. J'ai crié ton nom de déraison, de démence et de honte, comme j'me s'rais crevé le foie, comme j'me s'rais coupé en deux pour te le donner... MON NOM !... J'ai crié ton nom comme tu m'as baisé jusqu'à m'en tuer !
J'ai crié ton nom, me souv'nant plus du mien, me souv'nant plus de rien, j'ai hurlé à la mort comme un chien, la gueule de travers humant les étoiles, les yeux qui se cachent sous les mains comme un voile, pour plonger dans le noir le cadavre sans teint d'un ciel muet qui rend l'âme. J'ai crié ton nom comme on s'tue d'un poison, pour se clore les yeux secs de chaque flamme qui brille mais qui n'est que cendres, mais qui n'est que pourfendre ton âme en écho dans mes sanglots en vase clos. J'étais un peuple sans terre, la rive amère d'une ville en guerre qui se coupait les veines de l'absence de ta peau, qui fuyait sur mes lèvres. Chaque tôle en charpie, qui courait comme vaisseau dans le ventr' de Paris et bruissait comme civière dans le feu de mes rêves, mes rêves, mes rêves et ta peau, ta peau, ta peau et j'en crève… Mon corps qui piquait en seringue les phares du ruisseau, projeté comme un singe sous l'acier, les roues dingues des crissements du troupeau ; j'avais mes sens pour moi, ma rage pour moi, j'avais une inspiration, souffrais d'une expiration, tu étais ma seule destination mais un jour, tu avais dit : "Plus jamais nous ne nous retournerons." Alors j'avais choisi de me retourner à l'infini, de me défenestrer les yeux en toupie, de retourner ton nom dans ma bouche en furie, qui tordait le cou aux lumières de ma vie… Et quand bien même le trépas… Tu étais devenue à l'image de ces artères, tu étais devenue le souffle de cette ville toute entière, un souffle que j'aurais pu couper de mes dents, couper comme on tue mille lumières dans l'eau froide du sang de la Seine. J'aurais voulu voler, j'aurais voulu flotter, j'aurais voulu tout être sauf cette lueur qui s'éteignait de ne plus être toi, qui devenait sang froid et qui murmurait en nombre derrière chacun de mes pas, en ombre comme une flamme qui ne s'éteignait pas. Les putes et les peaux qui soufflaient, mes doutes et ma gloire qui tremblait, mes doigts et le verre qui scandait, ma bouche en extase qui flambait, tandis que mon pouls s'affolait de ton image, pâlissait…Si j'avais pu reconstruire un temps, monde d'instants où nous loger, lit de souffre où nous frotter, si j'avais pu me pardonner, ne pas éteindre ma vie comme on le fait d'un rêve. Je hurlais aux visages aux rouages aux passages, je hurlais aux déments aux mendiants aux enfants, ma démence, les pouces tournés en dedans : "Ton nom est devenu la pulsation terrible d'un corps que la vie tue." J'ai crié ton nom comme mon innocence a couru sur les ponts, a chuté en plongeon, asphyxiée dans les tourbillons tenaces d'un monde sans fond, dont la surface piégée de glace, se moquait de cet homme suffoquant de carbone, au prénom qui s'efface, dont les coups sourds résonnent, dont les coups sourds s'éteignent sous l'eau sale d'un poème… Les ongles plantés en fièvre dans le limon du passé, ce souvenir et le ciel de plomb chaud qui nous cramait l'encolure, la colère et les mots… Ce jour-là j'ai crié ton nom, j'ai voulu me pendre, j'ai voulu me rendre, j'ai voulu te prendre. Au début ce n'était qu'un murmure de honte, après j'ai fait de la ville mes plaies, j'ai fait de la ville mon jouet. J'ai voulu me surprendre plutôt que me pendre. Mais je crierai ton nom comme on croit en soi, comme on y croit tout bas, comme on n'ose pas le dire. Je crierai ton nom comme on n'ose pas l'écrire parce qu'il n'a pas de nom, parce qu'il est plus qu'un son !... Je le crierai jusqu'à m'en détraquer la voix !... Et quand bien même j'aurai le souffle court, que mes jambes seront brisées de leur course, je continuerai à ramper par terre avec pour seule salive ton nom, pour seul refrain ma colère, crierai ton nom comme un amputé fait de son organe mutilé une arme forcenée, je suis un homme en guerre qui se bat à la vie pour ne plus être à terre, je suis un homme à terre qui chancelle à genoux le visage rendu fou, je suis une ville en guerre pour combattre la peau d'un souvenir.
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| estragon // 21:14 |
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l'odieuse suce-tension de l'être
Il n’y avait rien à raconter. Rien. Et c’était toujours la même histoire, bien qu’elle ait été vide de sens. Une coquille creuse, un récipient fanatique. Parfois j’hésitais. Une fois même, je tentai, de leur donner cette histoire qu’ils réclamaient tant.
J’essayais, je me lançais, puisqu’ils insistaient si fort. Je répondis :
« Eau boue dans casserole, laver visage, verser dans tasse, allumer unité, taper, taper, taper, songer, yeux vides, point fixe dans pièce, se lever, le manteau, les souliers, tap tap dans la rue, le petit parc, le pont, le périphérique, le métro, la joue sur la vitre, les cernes, la honte, la honte, collant fêlé, vêtements tachés, visage blême, néons, sortir, marcher, entrer, pointer, bonjour/bonjour, écran, écran, écran, écran, écran, écran, écran, écran, écran, souffrir, écran, écran, écran, sous-payé, écran, écran, écran, ruiné, écran, écran, rêver, écran, écran, 18 heures partir, marcher, Monoprix, se perdre, deux bouteilles de vin c’est tout madame, sortir, marcher, bus, bercer, Champs-Élysées, humains dressés, humains ondes colorées, lire, humains rue, lire, rue humains, noter, rue humains, sortir, marcher, pont, périphérique, petit parc, marcher, rue, allumer 1, allumer 2, allumer unité, taper, songer, QUAQUAQUA, point fixe dans pièce, songer, taper, taper, taper, oublier, tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap tap, boire, minuit Vladimir parler parler parler parler parler parler baiser braiser braiser baiser braiser baiser braiser baiser braiser baiser braiser baiser braiser baiser braiser baiser braiser baiser parler, 5 heures se coucher, 7 heures 30 îîîîîîî îîîîîîî îîîîîîî îîîîîîî îîîîîîî îîîîîîî éteins ce réveil, lever nue, eau dans casserole, attendre, boue dans casserole, laver évier de serpillière du visage, verser dans crasse, aguicher unité, taper, cogner, tuer, songer, yeux vides, tuer point fixe dans pièce, se lever, le manteau, les souliers, tap tap dans la crue, le petit craque le fond, le périphérique, le trop, la vitre cassée dans la joue, les cernes contrecollées, la honte ça monte, collant frolé, vêtements hachés, visage blatte, néons, sortir, marcher, entrer, s’accointer, bonjour/au revoir, jamais bonjour, tous les jours adieu, écran noir, écran, à cran, écran, à cran, écran, à cran, écran, à cran, cran, crache, craque, étang, écran noir à cran, et crampes, à cran, crache, crache, craque, écran, laidir, écran, écran, écran noir, fou-payé, trinqué, écran, cassé, crêver, écran, écran, 18 heures partir, marcher, Monoprix, se perdre, deux bouteilles de vin tant mieux, sortir, bus, percer champs et lissées, humains couchés front contre terre, brume dans la bouche, acquiescement atavique, oui oui monseigneur marchez-moi sur les yeux, traînées liquoreuses putes à franges et nains suffisants, lîre, humains, l’îre, humains, et crisser, les cris sûrs, l’écrit pur, l’écrit pue, l’écrit tue, humains, hue ! hue sans mains ! mentir, crachoter, pont gueule de bois, pont feule ma race, se jeter, se jeter, périféérique, pluie parc, marcher, rue, bue, allumer unité, rajouter désaxée, taper, songer, BLÂÂÂ, point fixe dans pièce, songer, taper, taper, taper, oublier, boire, tap tap tap tap tap flap flap flap flap flap flap flaps de laps de laps de temps et pourtant, et pour tant je me rétrécis l’existence, lape les degrés 40° tap tap tap 40° tap tap tap tap tap 40° 40° 40° 40° 40° minuit Vladimir :
« Alors quoi de neuf. »
Dans cette histoire, il y avait quelques variables, mais elles étaient trop infimes pour que je les notifie. Au final, donc, de loin, rien. Excepté le long déroulement d’objets en plastique tout au fond de mes mains tout au long d’la journée. On me demandait de me définir dans la description du rapport de mon cul au strapontin, du rapport de mes doigts au clavier, du rapport de ma bouche au goulot, du rapport de mon pied à ton cul, de mon rapport aux gestes effectués -aux humains croisés, on me demandait même de l’interpréter car raconter platement des faits, sans fards et sans diagnostic, eut été insipide. On me demandait de décrire non seulement les gestes de ma vie mais en plus de les rendre signifiants, pour leur donner quelques couleurs, preuves du bon fonctionnement de mes pensées, c’est à dire de ma bonne faculté de juger, elle-même, selon eux, preuve de mon humanité. Bien entendu, bien entendu, pour moi, ce n’était qu’un long calvaire et si j’avais ouvert la bouche de la façon dont ils me l’indiquaient, ç’aurait été pour moi tout juste la preuve de mon inhumanité.
Et quand bien même au sein de cette journée, j’eus été gratifié de l’événement extraordinaire d’une conversation avec un autre être humain, bien souvent quand ce fait rare se produisait, cet autre humain déroulait à peu de choses près, la même liste que la mienne, mais avec des sous-titres, car l’humain tenait plus que tout à ce qu’on le comprenne bien, ce pourquoi il agrémentait la description de sa personne ou de ses projets de quelques analyses, qui n’avaient pour seul fondement que ses opinions. J’aurais donc pu tenter, pour éclaircir le récit de ma vie, d’ajouter au sein de ma liste, la liste dont m’avaient fait part certains, au sujet de leurs vies. J’aurais pu le faire, la description de ma vie en serait peut-être devenue plus intéressante. Mais voilà. Si on imaginait la chose, le résultat produit était effondrant. Effondriable. Friable. Si l’on insérait dans la description de ma journée, le rapport du discours d’un autre… (qui était à peu près celui-ci : Mercedes Zara Zara Mango Picard Surgelé délicieux Mangue marinée aux fruits de mers au boulot x dit sur y que w était sur y tournant autour de x mais x étant double décimal le y se retrouva à bout de souffle et enfanta un Monoprix canapé Mercedes 70 mètres carrez grand rez de chaussée avec faux marbre et grands talons qui claquent lu dernier Lolita Pille le robot auto-cuiseur nouvelle recette du poulet au gingembre c’est affligeant le monde alentour as-tu lu Nietzche Sartre Duras moi je pense que moi je pense qu’indéniablement l’intention de l’auteur était que, j’en suis sûr, je pense que mais si voyons.)
Si j’avais donc dû insérer ce type de discours au sein du discours atone qu’était celui de ma propre vie, afin de relater ma rencontre avec cet autre humain et espérant de ce fait ajouter un peu d’animation au descriptif de ma plate et morne journée ; en mélangeant le tout, on aurait obtenu ceci, à peu de choses près :
« Alors, quoi d’neuf ?
— Eau bouvisage tassunité, tasonger, yeux fixes lever marteau sous liés, crac dans rue, petit parcponphérique, métrojouevitre, joue contre rive, cernhonte, col lent filé, vêtementachés, visanéon blême, marchentrer pointer, bonjour/bonjourécran flou-payé, rêver, écran, écran, 18 heures Monoprix, se perdre, deux bouteilles de vin c’est énorme, au sein de tout ça ai rencontré X qui m’a dit que Mercedezaramango Picarsurgelé délicieux tangue farinaux fruits de mers boule haut x y w autour de x double décimal y à bout de touffe et enfanta un Monopricanapercedes 70 maîtres carrés grand nez de chaussée avec faux arbre et grantalons claclu dernier Loli Tassepie ? le robotauto-fouineur nouvelle recette du pouleteau geint jambe c’est affligeant le monde alentour as-tu lu Nietzche Sartre Duras moi je pense queue moi je pense qu’un déni hâblement la tension de l’auteur était queue, j’en crisse sûr, je panse queue, messie met voie ion. »
Il m’était inconcevable d’ajouter à la piètre description de ma journée, la description de celle d’un autre, n’étant pas sûr, de rendre compte avec exactitude l’essence de son propos.
En bref, je ne parlais plus de moi depuis des années. J’aurais pu, bien entendu, parler de peinture, mais là encore, il me semblait tout à fait impossible de plaquer des constructions de mots sur. À ce sujet, je n’avais que quelques généralités à dire, rien de bien personnel, en l’occurrence ce type de choses, râbachées mais que personne ne semblait vouloir entendre, puisque l’on continuait à me harceler :
— Il n'y a pas à demander d'explications, il n'y a qu'à vivre à côté. Il n'y a pas à donner d'explications, il n'y a qu'à vivre. À partir du moment où on peut en donner une explication, c'est que cette vie, dans le sens d'une « fécondation », d'une « créativité », appartient à un système, à une théorique, et parfois même n'est que la cartographie qu'un auteur a dressée de lui-même... Et je vous le demande, quoi de plus stérile que quelque chose qui retourne dans l'œuf duquel il sort.
Justifier, commenter ce qui sort de soi par un passé ou un présent, une logistique sémiotique bien précise ne sont que des actions du domaine de l'affirmation de soi. Quand nous, ce qu'on demande juste, c'est que ceux-là mêmes affirment le monde. Je demande qu'on affirme le monde, je demande une lumière crue, éclatante, évidente, inénarrable mais implacablement intelligible, qui parle d'elle-même, qui ne nécessite pas d'explications, une chose qui s'élève du principe ou du passé qui l'a vue naître, qui s'élève du corps humain qui l'a conçue, du corporel, du terrestre, du fantasme et de la névrose. Quelque chose qui s'élève en deça de notre maladie : un tourbillon. Sinon pourquoi cela existerait-il, l'être ? Sinon pourquoi ?
S’expliquer. Soit, résumons grossièrement : vouloir être aimé, du moins, vouloir ne pas être totalement incompris. Je n’en avais rien à battre de ces sous-titres qu’il fallait se coller sous la vie, et ça me fatiguait, moi-même, mon découragement, je me fatiguais. Je savais qu’il fallait sucer les culs pour survivre, mais moi, au fond, tout ce que je demandais, tout ce que je voulais, et ce n’était pas bien compliqué, bien moins haut que la lune, tout ce que je voulais, c’était des œufs de Pâques. C’est tout. Personne n’avait été capable de m’en offrir depuis des années.
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| estragon // 21:13 |
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symbiose
Ah ! ce qu'elle s'aimait ! Grand pieu, ça pullulait. De modestie, elle ne s'étouffait que l'ongle de l'index. Son image, si elle avait pu, elle l'aurait collée sur nos fronts, juste histoire de se parler une nouvelle fois à elle-même.
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| estragon // 21:12 |
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180 degrés
Mon degré de neurasthénie intellectuelle n'avait jamais été plus bas. De mes deux grands bras désynchronisés, je nageais la brasse à même le sol, me lavais les cheveux dans l'eau de la vaisselle, me brossais les dents avec mon peigne. Quand enfin je croisais mon reflet dans le miroir, je me dévisageais sauvagement puis émettais quelques grognements humides.
J'étais foutu.
À force de reluquer des points finauds, probablement.
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| estragon // 21:11 |
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"Un oeil homo pour l'hétéro"
Je m’appelle Bernard Duchamp, je suis homosexuel. Sur le site de Tf-Fin, je suis tombé sur cette petite annonce :
« Casting d'une nouvelle télé-réalité sur TF-Fin Blem Production lance un nouveau casting pour la prochaine télé-réalité de TF-Fin, inspirée du concept "Queer eye for the straight guy". L'émission dont le titre signifie en gros "un oeil homo pour l'hétéro" met en scène un homme séduisant, mais qui ne sait pas se mettre en valeur et chez lequel sa petite amie refuse d'emménager vu l'état des lieux. Dans l'émission américaine, des homosexuels viennent à sa rescousse pour le relooker et redécorer son intérieur. TF-Fin cherche donc le candidat en question, mais aussi ses sauveurs qui doivent être des hommes âgés de 25 à 40 ayant du talent dans les domaines de la coiffure, la culture, la décoration, la gastronomie, le stylisme ... Pour postuler, inscrivez-vous par mail à l'adresse castingblem@tffin.fr.»
J’ai donc postulé immédiatement au casting de « un œil homo pour l’hétéro ». J’ai tout d’abord envoyé un mail. Ce mail contenait approximativement ceci : « Bonjour, je m’appelle Bernard Duchamp, je suis homosexuel. J’aimerais beaucoup être dans le tube cathonique moi aussi. Et sauver un appartement avec mon œil homosexuel. J’aurais juste une petite précision à vous demander : quel œil exactement souhaitez-vous utiliser ? Sinon, je voudrais vous demander : est-ce grave si je ne suis ni coiffeur, ni culturiste, ni décorateur, ni gastronome, ni styliste ? Oui, en effet, je suis secrétaire administratif à l’assemblée nationale. Merci de me répondre très vite. Signé : Bernard Duchamp.»
Voilà ce que, suite à mon mail, l’on me répondit promptement : « ALLEZ VOUS FAIRE SOIGNER. »
Ce fut tout. Foutu. Le mail n’était même pas signé. Juste ces quatre mots, nets, concis, qui ne laissaient aucune marge au doute. Comprenez mon désarroi.
J’ai donc envoyé un second mail, me faisant passer pour quelqu’un d’autre, c’est à dire Kevin Bowls. « Bonjour, je m’appelle Kevin Bowls. Je suis secrétaire administratif à l’assemblée nationale. Je souhaite ardamment participer à votre prochaine émission de télé-réalité "un œil homo pour l’hétéro". Que faut-il faire exactement ? Signé : Kevin Bowls.»
Je reçus immédiatement une réponse, dans le quart d’heure qui suivit, d’une dénommée Bianca. « Bonjour Kevin, votre profil nous intéresse. Il nous faudrait bien sûr une photo de vous, afin de pouvoir diagnostiquer votre potentiel télégénisse. Juste une chose : si vous êtes choisi, il faudra vous trouver un autre métier que secrétaire administratif à l’assemblée nationale. ça leur ferait peur. Signé : Bianca.»
Je répondis illico : « Quel genre de métier vaudrait-il mieux que j’exerce ? »
Bianca me répondit : « Vous devez être soit coiffeur, soit dans la culture, soit dans la décoration ou bien dans la gastronomie ou styliste. Styliste, it’s the best. Quant à votre photo… Vous êtes-vous aperçu que sur votre nez, il y a un minuscule accident de terrain, comment dire, vous voyez, une espèce de grotesque petite colline d’environ 1 cm carrez, juste au niveau de votre cornet supérieur, pas loin des cellules ethmoïdales. Sinon, votre sinus maxillaire est correct et vos narines externes parfaitement frémissantes. Malgré cette bosse disgracieuse, nous vous attendons au casting.»
Je me présentai au casting. Entre temps, j’avais refait mon nez. On me demanda de relever plusieurs fois la tête devant la caméra pour agiter mes cheveux, on en conclut que je n’avais pas assez de cheveux, donc on me demanda de faire un autre mouvement, « toupie sur carreau glacé », puis on inspecta ma dentition et tata mon torse. Jason Van Ceunebroeck, le casteur de l’émission, déclara que j’étais un candidat parfait. Il poussa bien un petit gloussement d’horreur quand il lut sur ma fiche que j’étais secrétaire administratif à l’assemblée nationale, mais à part ce léger incident, l’équipe fut très enthousiasmée par mes cheveux. Peu après, l’émission commença. J’avais été choisi avec d’autres candidats : Dylan Abdellaouï, coiffeur, Sean Masterpiece, décorateur, Mason Racouchot, styliste chez Louis Tritton, Tyler Vachon, attaché de presse. Nos yeux homosexuels commencèrent donc à sauver l’appartement de Connor Vampouille, un hétérosexuel un peu craintif, certainement marqué par des années d’humiliation du fait de son prénom, Connor, au son duquel une kyrielle de sournoises petites images mentales se développaient (« Quel con en or, ce Connor ! » avions-nous pouffé avec Sean Masterpiece le décorateur). Connor avait cependant un beau fessier, de fort jolis doigts de pieds (que nous entraperçumes lorsque Mason Racouchot, le styliste, relooka ses orteils avec des sandales en croûte de serpent) et un œil singulièrement inquiétant – qui nous faisait tous frissonner. Nous sauvâmes donc son appartement, qui, il faut l’avouer, puait le papier peint fleuri. Connor Vampouille était un peu méfiant. Il faisait partie de ces hétéros qui pensent qu’un homo bande à la vue de n’importe quel homme qui passe, sans pouvoir se retenir, un peu comme un chien en chaleur, voyez-vous. Enfin bref, comme son nom l’indiquait, Connor était un peu con. Mais en or. Sean Masterpiece, tout à fait lucide sur la configuration mentale de Connor, était néanmoins très ému par ses longues mains fines. En tant que décorateur, il allait donc souvent retapisser les chiottes de Connor, ne pouvant se contenir. Nous réussimes à cacher durant toute l’émission ces afflux sanguins caractérisés qui ponctuaient les journées de Sean le décorateur ainsi que les chiottes de Connor. Ce fut une expérience humaine très enrichissante. Ainsi cet après-midi où Mason, Sean, Tyler, Dylan et moi convainquîmes Connor de déplacer son nouveau fauteuil en croûte de porc près de la cheminée et de le tourner de trois quarts. Ou encore ce long débat, je m’en souviens encore, entre Dylan, Mason et moi, pour savoir s’il fallait lui décolorer une troisième mèche. Il y eut customisation de sa cafetière aussi. Nous nous amusions beaucoup. Mais voilà. L’information filtra. Finit par s’étaler dans tous les journaux. On ne parlait plus que de ça dans les rues. La population française découvrit dans les gros titres que moi, Kevin Bawls, homosexuel, je n’étais ni coiffeur, ni gastronome, ni styliste, bref, rien de tous ces gentils petits métiers féminins sur lesquels on pose un œil attendri en se disant « c’est normal, il est homo », non, j’étais secrétaire de réaction à l’assemblée nationale.
« À MORT L’HOMO INTELLECTUEL ! À MORT ! » Il y eut de gigantesques manifestations de chauffeurs routiers devant l’assemblée nationale. J’avais bouleversé leur catégorisation de l’homosexualité. Jusqu’ici, ils avaient rigolé grassement devant « un œil homo pour un hétéro », ils s’étaient tapé sur les cuisses en renversant leurs bières : « Ah ! ça, c’est bien qu’une bande de tapettes ! Ah ! Faut vraiment être qu’une tapette pour redécorer un appart' ! » Bref, ça satisfaisait tout le monde. C’est bien simple, l’un deux me dit : « En tant que tapette, vous auriez dû rester à votre place. Exercer un métier de tapette. Vous comprenez, vous bouleversez les idées reçues de la population Française en ce qui concerne les homosexuels. »
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| estragon // 21:10 |
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Plac.
— PUTAIN !... — ?... — ENCORE CES DEUX JBEBS !...
Puis on s’éloigna à petits pas de la pub PinkTV.
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| estragon // 21:09 |
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Comme ça.
J'peux vous dire qu'en ce moment, on va pas bien du tout de la pulsion.
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| polly // 18:37 |
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Estouffade de pierre
"Woh! Louis! tu la boucles, je te parle !"
Rien n'y faisait, le vide faisait comme s'il n'était pas là. Un coup de trop et c'était terminé. Alors on se tue sous les éclats blanchissant nos fronts ; le vent siffla entre les branches des outils. Comme c'était plein! de cire médusée, de terres abrasives rongeant l'écho de mes mains polissonnes. Il fallut bien de la délicatesse…
… je passais à la ouate. Louis se prenait pour un sourd. Les murs n’ont pas honte, jamais.
Au même moment, il fallait remonter les oreilles d’un cas aux mille lueurs qui soudain du meilleur ne s’entendait pas. La ville dormait encore, je me levai pour ouvrir les fenêtres.
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| polly // 18:33 |
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14.11.04
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...
C’est un de ces instants où l’on est assis dans l’automne et où les choses se décantent, boule de neige sur une table de chevet qui ne se secoue que rarement. Parce que l’on sait comme elles retombent, les particules blanches. Comme des silences. Et restent un fond de souffle, l’épaule collée contre le dos et l’œil plié cherchant un ciel de verre sous lequel je pourrais crier. L’ex-position. Chaque appui qui se perche se change en coin. Un coin de contraction du hors de soi, un invisible mais, un invincible. C’est loin derrière la gorge et les paupières, derrière les os, à l’opposé. Parfois à l’intérieur, c’est la vaste fin des mondes gigognes, sans qu’aucun d’eux ne se cogne à l’entour ; ça n’a pas de son, je suis aphone. Je suis calme, je m’épuise la poitrine. Parce qu’il fait froid dans le sang, les veines perméables. C’est désagréable, vous savez, ce flou qui grince jusqu’à l’articulation d’un bâillement dont la corde soudain vous pend la langue et que vous ne pouvez plus vous parler, vous parler à vous.Il y a des aubes grasses traînant leurs sillages à crochets, hauts vents de brûle grâce où les charpentes s’effondrent à réveiller les adages en poussière de nos nuits agitées. Ils étaient là, les mots, ronds comme l’eau prête son ventre à toute chute. Ils gouttaient de mes lèvres, perfusaient.Regarde, on pleuvait presque de la cendre... Souffle mon Amour, souffle dessus. Ce n’est rien. Je vais juste me lever avant que le jour ne se teigne ; oui, j’aimerais que tu t’imposes le soleil.
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| polly // 18:32 |
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Phare à joues.
Curieux… c’est toujours lorsque vous disparaissez, ayant pris soin de ramasser toutes les preuves éparpillées aux cartes foins du banc, après une entrée de mains pleines, un gueuleton braise de crapules arrosé d’élans sporifères, lorsque vous filez langue glaise et qu’amicale des lacets vous embrassez la tempe ensommeillée, qu’un bras suggérant cette foi-ci de vous laisser sombrer à l’accalmie vous tombe sur la côte ; que vous vous échouez. Quand la sympathie tresse c’est consentant, comme des orphelins solitaires cagoulés le flanc d’un cabrage, qui à n’importe quel heur d’autant divergent en complices sans coordonnées. Les prolongations, c’est peut-être aussi pour le petit déjeuner ; n’en déplaise au teint si l’ami tient.
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| polly // 18:32 |
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13.11.04
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Student ?
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| estragon // 22:19 |
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12.11.04
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Négociations entre amis.
– Moi c’est mille. – Mille ? je te préviens, j’ai pas d’argent. – Bon viens, on verra après. – Bien. D’abord, détends-toi. – … – Ça va ? – Oh ouais, continue…Douces, les mains, fermes, continuèrent, donc, pétrissant de part et d’autre de chaque extrémité les muscles, la peau, les doigts, le crâne, aérant les articulations… – Pourquoi tu ne fais pas des massages ? tu pourrais te faire de l’argent. – C’est vrai, je n’y ai jamais songé. – Tu devrais. – J’aime ça, toucher, masser… dénouer. Mais pour combien, combien de temps, je ne suis pas sûre... on ne peut pas faire n’importe quoi. Et puis si la personne me plaît, je ne pourrai pas la faire payer. – T’es con. – Oui. – Il faut. Sérieusement, ça serait un bon plan. Bon. Parfois ce sera moins agréable pour toi, c’est sûr. – Oui mais sinon. Tu vois, justement, regarde. C’est dangereux. – Non, là c’est évident. – Ou c’est logique. Et ça monte les prix… – Ah bah oui, non, mais… – Hum ? ( Veuillez nous excuser, la bande s’est emballée pendant l’enregistrement.) – Avec ça en même temps… – Hum. – Ok, échange de bons procédés. J’te baise gratos. – Hum…Je me reconvertis en dealer.
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| polly // 18:31 |
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11.11.04
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none
VLADIMIR. — Les vieux, il faudrait les tuer dès la naissance. ESTRAGON. — ...
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| estragon // 21:08 |
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9.11.04
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factice faciès
Le drame qui nous a toujours sous-tendus, n'a jamais été la honte d'être un homme mais plus exactement la honte d'être nus, non pas dans l'acception physique du terme mais dans son acception la plus abstraite : la honte d'un privé, rendu soudainement accessible, vendu, déterritorialisé et que tout le monde pointerait du doigt, riant à gorge déployée. La honte de ce que nous savons irrémédiablement laid : les envies espérances et rêveries, les petites angoisses et les grandes avidités, bien souvent richesse ou reconnaissance, écueils bien mal digérés par nos orgueils nouveaux-nés. Nous sommes susceptibles de nous-mêmes. Plus que tout et plutôt que de nous dire vraiment, nous préfèrerons toujours nous cacher sous des faux noms et des faux semblants, bien souvent de fiers mots, pétris du mépris de tout ce qui n'est pas nous, pour mieux oublier ce que l'on est au fond, ce qu'on n'a jamais pu être. Nous trempons dans le mensonge de notre propre considération, depuis la première seconde où notre oeil méfiant cligna dans le berceau, peu rassuré de ce qui l'entourait. La honte d'être nu qui parfois fait préférer à la vie, les surfaces bien pensantes et propres, lavées à grande eau de Connaissance. Convenir est le maître mot du monde, ou ne pas convenir avec grand fracas, ce qui est à peu près la même chose. Car revendiquer quoi que ce soit de sa personne est déjà faire partie d'un système. Le système est par définition la mise à prix du corps, soit, faire de tout ce qui vous constitue une valeur marchande, vos paroles n'étant que la plus-value de vous-mêmes. Ceux qui sont libres sont ceux qui se taisent, car ceux qui se taisent sont ceux qui se savent.
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| estragon // 21:07 |
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5.11.04
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MC's act like they don't know
C’est dans la nuit, des ombres sur les quais de Paris, puis s’appuie sur elle, puis les deux carcasses rêches se recroquevillent l’une sur verre. On n’a de soi que des ressemblances. Deux terres, on se perpétue au loin. Les bâtiments brillent, lumière blanche patrimoine national peur blanche insurrection râle prostration sociale prospection spectrale direction égale dissection rectale difraction fractale dit fraction foetale, dit ration, CHIE RATION (il s’énerve) (gare-toi au loin, putain de freak !). Fricfraction, il ne supporte pas de perdre ses neurones, environ dix par jour, une perte effroyable, inacceptable. C’est peut-être pour ça. Tout ça. Dans Paris, les lampadaires, des phares immenses, les trottoirs, des lèvres noires, la Seine, une route pavée. Ils suivent la route et se perdent, c’est à dire qu’ils en perdent la pensée. Rien n’existe plus, sauf la brûlure sur son épaule, qui supporte son coude. Il est facile de marcher tout droit, Paris ne fabrique que des immensités droites, bonnes pour les soûlards du néant, les clochards de la scie, qui se réfugient dans la facilité des grands axes plutôt que sous la fragilité d’un pont. Il lui indique le chemin brièvement, comme il le fait toujours quand rien n’a plus de sens. Des fabriques, les mots diminuent. S’arrêter, c’est donner cours au hasard d’une rue découdée à gauche, qui mène vers le nulle part. La Tour d’Argent, nictalope, rectangle élancé vers le ciel, recouvert de brillant, qui perce la nuit. Ça claque et ça brise dans Paris. C’est dur comme les vieilles pierres, l’érection des vieilles charnières. Lève son nez et regarde les lèvres en l’air, allumées des appartements de l’Ile Saint-Louis, deux millions d’euros, hauteur sous plafond : quinze mètres ta mère. Dans leurs cagibis Louis XVI, les humains fixent télévisions, ordinateurs, comme on fixerait ampoule allumée. Ha, histoires banales avec corps standards, pensées idéales. Alors c’est agréable de fixer la routine sourdine. Ça évite de penser à ce qu’on aurait pu être, claquements de pavés et de chaussures., rencontres et risques, morts et défis, allume la musique et monte tes cris. Ces donjons allumés s’abîmer dans les ampoules de l’oubli. Les lampadaires, la clôture du mal-être, cet univers qui se planque sous les ponts dans le noir. L’idée même de parler et d’y mettre un sujet. Je m’y fourvoyais, mais au moins j’y voyais ma propre ombre.
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| estragon // 21:17 |
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interludion
VLADIMIR. — Abibo… ! VLADIMIR. — ABOBI… ! (il s’énerve) VLADIMIR. — ABOBINABLEMENT…
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| estragon // 21:13 |
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SUITE DU PROCÈS PAFOU CONTRE REVAY
Tout a commencé, je crois, un 13 décembre 2003. Je ne m'en souviens pas exactement. Tellement de choses se sont passées depuis. Mais je crois bien que c'est aux alentours du 13 décembre 2003 que la dérive commença. À l'époque, les habitants de la Rance, les rances, n'y avaient pas trop prêté attention, car Jennifer venait d'accoucher. C'était une affaire très complexe. Un veau, madame Pafou, s'était reconnu dans l'un des personnages du roman Le Nœud Rare, de Jean Revay. Car ce personnage de fiction avait tout comme elle les cheveux roux. « C'est moi, c'est moi, je vous jure, je me reconnais dans ce personnage ! Lui aussi a les cheveux roux frisés ! Comme moi ! avait beuglé le veau Pafou, lorsqu'il parcourut en diagonale le fameux roman. Madame Pafou ne tenait plus en place sur sa lunette à chiottes, dont le plastique transparent emprisonnait quelques étoiles de mer (rouges) et plusieurs poissons roses et bleus, que l'on apercevait par à-coups, selon le bon vouloir spasmodique de son fessier mou et bouleversé par le sus-dit roman. Ce qui avait perturbé madame Pafou, n'était pas tant le fait que ce personnage lui ressemble, mais bien au contraire, que ce personnage ne lui ressemble pas assez. Elle avait la terrible et inébranlable conviction que le personnage créé par Jean Revay s'inspirait d'elle trait pour trait, mais… quelque chose ne collait pas. Bizarrement, son double fictif, dans le roman, n'avait pas du tout le même prénom, le même passé, ni les mêmes Chupa Chups, ni la même Volkswagen, ni le même nez. Enfin bref, dans ce personnage dont elle était sûre qu'il était elle , rien pourtant ne lui ressemblait. Ce fut un choc psychologique terrible pour madame Pafou. Elle se cogna brutalement à la bordure de sa lunette en plastique transparent et s'évanouit sur le sol froid de ses cabinets de toilettes, sa jupe retroussée en un mouvement wagnérien sur les bourrelets molletonnés de sa cuisse blême.
Elle porta immédiatement plainte contre l'écrivain Jean Revay pour non-atteinte à la vie privée, en vertu de l'Article 433,8991100897897542 du Code Vénal : Toute personne décrivant une deuxième personne (dans un roman, un film ou toute autre création de l'esprit), sans décrire exactement ses caractéristiques physiques, morales et intellectuelles, la faisant de ce fait ressembler à une tierce personne, semblant par là même ne pas du tout la décrire, est accusée de non-atteinte à la vie privée. Ce qui déclencha cette terrible affaire, était que le double fictif de madame Pafou, qui se baladait impunément dans tout le roman de Jean Revay, rencontrait à la page 441,887 un chômeur fictif. Le chômeur fictif, dans cette page 441,887, insultait le personnage censé représenter madame Pafou et la traitait d'« escort girl », dans une rue fictive. Or, madame Pafou, tout le monde le savait, n'était pas une escort girl. C'était inconcevable, ce personnage qui lui ressemblait tant (car il avait les mêmes cheveux roux) sans lui ressembler du tout ! C'était vraiment insensé ! Tout cela devait cesser immédiatement ! Le veau Pafou s'arrachait les cheveux ! Les cheveux du veau Pafou tombaient partout par touffes sur le linoléum inquiet de ses toilettes roses acidulées ! Madame Pafou ne se reconnaissait en rien dans ce personnage dont elle était sûre qu'il la représentait ! Au nom de cette violence morale qui avait décapillarisé outrageusement la plaignante, la justice statua en faveur de madame Pafou, fort éprouvée moralement et physiquement par cette aventure invraisemblable. Quant à Jean Revay, il se débattit comme un beau diable : — Je ne comprends pas ! Vous m'accusez d'avoir inventé un personnage qui ne ressemble pas à madame Pafou, que je ne connais même pas ? — Oui, répondit la Haute Magicrature, accroupie sur son fauteuil en cuir noir, se limant les ongles, décidément ennuyée par tout ce ramdam judiciaire qui n'en finissait pas, inquiète pour la Clio qui ne démarrait plus et Kevin qui redoublait sa terminale STT. — Mais, alors, la preuve est faite que mon personnage est bien un personnage de fiction, qu'il ne s'inspire en rien de madame Pafou ! Je n'atteins pas à sa vie privée, puisque mon personnage ne lui ressemble pas ! — Mais ce que nous vous reprochons justement, est de ne pas avoir porté atteinte à la vie privée de madame Pafou ! — Mais ! C'est porter atteinte à la vie privée de quelqu'un qui est répréhensible ! Et non pas, ne pas lui porter atteinte ! Je ne comprends pas ! — Tout à fait, monsieur Jean Revay, tout à fait ! Répondit la Haute Magicrature, s'acharnant avec sa lime à ongles sur un petit bout d'ongle inesthétique qui venait amoindrir la gracieuseté de sa main oisive. — Mais ! Alors ! Puisque dans un cas comme dans l'autre, je suis en tort, qu'aurais-je dû faire… — Vous n'avez pas l'air de bien comprendre, mon petit monsieur. Nous avons la conviction profonde que c'est bien madame Pafou que vous décrivez dans votre roman, nous le savons ! Nous le savons ! CAR VOTRE PERSONNAGE A LES MÊMES CHEVEUX ROUX ! Ne nous prenez pas pour des fous ! Ce que l'on vous reproche, sachant que votre personnage est madame Pafou, c'est que sa description ne lui ressemble pas plus. — Mais ! C'est justement parce que ce n'est pas madame Pafou, que je décr… — Justement, le problème est là : ce n'est pas assez madame Pafou. — Mais ce n'est pas assez madame Pafou parce que ce n'est PAS madame Pafou. — Nous aurions aimé que ce soit un peu plus madame Pafou. Tout le monde souhaiterait que vous retravailliez un peu plus ce personnage afin qu'il ressemble enfin à madame Pafou. Vous voulez que j'vous dise : ça soulagerait tout le monde ! Vous ne vous rendez pas compte à quel point votre imagination nous agace tous ! Le tribunal est nerveux, oui, le tribunal est malade de votre imagination incontrôlée ! Nous vous accusons donc d'avoir fait partir en couille le personnage de madame Pafou ! — Mais si je comprends bien, vous m'accusez du fait que mon personnage soit madame Pafou et ne soit pas madame Pafou ? — Non, nous vous accusons du fait que votre personnage ne soit pas madame Pafou et soit madame Pafou. — Mais ! C'est que je viens de dire ! — Non, vous avez dit : "vous m'accusez du fait que mon personnage soit madame Pafou et ne soit pas madame Pafou", ce qui n'est absolument pas la même chose. Ce que nous vous reprochons est que votre personnage ne soit pas madame Pafou et soit madame Pafou. — Mais ! C'est que je viens de dire ! Vous me prenez pour un co… — OFFENSE À HAUTS-MAGICRATS ! OFFENSE À HAUTS-MAGICRATS ! Il y eut tumulte dans la salle d'audience, Jean Revay fit des bras d'honneur à tout va, vers le lustre, vers le barreau, le procureur, vers un sac en plastique Auchan qui traînait sur le sol, des veaux furieux tentèrent de lui arracher un cheveu blanc, Jean Revay tira la queue d'un mini veau qui du coup glissa sur le parquet et se fit une entorse au sabot, on ne s'entendait plus… Le juge s'évanouit quand, discrètement, on vint lui annoncer que sa Clio avait été embarquée par la fourrière. L'affaire fit scandale, les journaux firent grand bruit : « La Haute Magicrature en prise avec un Nœud Rare ! » Le veau Pafou pleura longuement dans tous les écrans de Télévivons. Les foyers tremblèrent, émus de cette injustice flagrante qu'infligeaient depuis trop longtemps les Écrivants au monde réel. Peu de temps après, Jean Revay fut interné à Saint-Âne et madame Pafou porta plainte contre le Tribunal pour l'avoir assimilée à une couille. Par la suite, madame Pafou assigna en justice Émile Zola. Là encore, ce fut très compliqué, car l'écrivain Émile Zola était mort depuis bien longtemps. Dans de nombreux journaux, madame Pafou critiqua vertement Émile Zola pour « chantage à la mort ». Une excuse un peu trop facile, disait-elle, que l'écrivain utilisait pour ne pas comparaître devant la Cour. On finit par ramener de force le cadavre d'Émile Zola dans le tribunal. Son cadavre, grâce à un système d'attelles ingénieux, fut fixé au banc des accusés. Les premiers jours du procès se passèrent bien, malgré les protestations véhémentes des veaux contre l'odeur pestilentielle du cadavre Zola. Dans une atmosphère tranquille et réjouie, il fut démontré que l'héroïne Nana ressemblait scandaleusement aux cheveux roux et frisés de madame Pafou. Quelques veaux avaient l'arme à l'œil, les jurés compatissaient, les Hauts-Magicrats opinaient vigoureusement de la tête, soutenant de leurs coups de mentons véhéments l'injustice terrible que subissait le veau Pafou. Puis, coup de théâtre !… Le bras gauche du cadavre Zola tomba en morceaux ! Des veaux s'évanouirent !… C'en était trop de cet Émile Zola ! Quelle indécence devant ces messieurs les Hauts Magicrats ! Cet Émile Zola, que personne ne connaissait en plus ! Dont on n'avait rien à foutre ! (« Mais qu'il crache, Émile, qu'il crache son fric ! Au lieu de s'enferrer dans le mutisme ! » protestaient les veaux, horrifiés.) Le Musée Greveau offra finalement ses services afin de reconstituer un double en cire du cadavre Zola, qui pourrait siéger normalement sur le banc des accusés. Le double en cire de Zola fut condamné à une amende d'1 million d'euros pour la ressemblance non-conforme du personnage de Nana avec Madame Pafou. C'est à dire que madame Pafou s'était reconnue dans le personnage de Nana, qui avait les mêmes cheveux roux qu'elle, mais qui, au contraire de madame Pafou, était une escort girl. Or, nous ne le répéterons jamais assez, madame Pafou n'est pas une escort girl. À l'époque, madame Pafou attaqua beaucoup de romanciers dont les personnages principaux étaient des escort girl. Tous les veaux la soutenaient : « C'est infernal, tous ces romanciers qui fantasment sur madame Pafou ! » Un comité de soutien se constitua. En l'honneur de madame Pafou, première victime « de ces effrontés artistes », le comité se baptisa le « Comité de Soutien Pafou ». Il défendait les droits de tous les Pafou contre l'imagination révoltante des romanciers, qui déformait la réalité de manière suspecte. À cette époque, on tolérait tout juste les romans de Nicolas Raie, quant à Éric Chevillard, il avait été promptement assassiné, suite au scandale provoqué par l'apparition inexpliquée d'un hérisson à la page 11 de son dernier roman. Des lois avaient été promulguées contre toute représentation du réel non conforme au réel. Je ne me souviens plus quand tout cela a commencé mais je crois, oui, que c'était aux alentours du mois de décembre 2003, peu de temps après l'affaire Pafou contre Revay. À cette époque, les veaux avaient fini par dissoudre toute « imagination subversive » (comme ils disaient), car c'était désagréable d'avoir à contempler autre chose que soi, d'avoir à comprendre autre chose que soi. L' Autre Chose que Soi les ennuyait. Psychose : l' Autre les agressait. L'auto-référencement caractérisait donc le monde des veaux. Le veau avait découvert en chacun de ses semblables lui-même. LUI-MÊME. Et il s'en gavait jusqu'à l'évanouissement total de sa propre exception. Mon peuple esclave, dépossédé de sa différence, n'avait plus de territoires à conquérir, et cherchait vainement dans les autres sa propre image, sous couvert d'un hypocrite intérêt pour l'espèce humaine. C'est pourquoi ils ne supportaient plus l'Imagination, même sous forme de sitcoms, c'est pourquoi ils voulaient des « vrais gens face à la vraie vie ». En fait, ils voulaient tout simplement se voir partout. Ils avaient, comme des moutons, ingéré le système de réplication du réel. Oh ! Il y avait fort longtemps que l'homme avait imposé sa propre image ! Dès 1500 ! Dès 1500, les artistes commencèrent à s'autoreprésenter ! Tout cela commença à vrai dire avec Dürer et son Portrait de l'artiste par lui-même ! Évidemment, à cette époque, l'autoportrait, la soif de se représenter était mue par une révolte légitime du sujet, c'est-à-dire qu'en chaque homme scintillait une petite lueur divine et de ce fait, chaque homme méritait d'être représenté, au même titre que les grands de ce monde. Autrefois, à travers le portrait des humains, c'était Dieu que l'on découvrait. En 2004, c'était l'animal. En bref, en 2004, les veaux ne supportaient plus l'imaginaire. C'est pourquoi, dans les galeries d'art, il n'y avait plus que des réplications du réel, c'est à dire « Feu rouge en équilibre sur Radiateur », « Caillou de Bretagne enfoncé dans Tongue », « Motte de terre renversée dans Verre Vide », « Télévision placée à gauche de Réverbère »… Même les toiles ressemblaient à des photographies. Les veaux adoraient ce qui ressemblait au réel trait pour trait, autrement dit les readymade. Oh ! Les readymade existaient depuis bien longtemps déjà ! ça faisait bien 50 ans que ça durait ! 50 ans que les gens s'extasiaient devant des objets qui symbolisaient la mort de l'art et son enfermement sur lui-même, des objets qui questionnaient la capacité de l'art à résister à la bêtise généralisée de la Doxa capitalisée. Et tout le monde s'exclamait : « Mon dieu, quel génie ! Quelle inventivité ! » Tout le monde s'évanouissait devant ces objets manufacturés qui n'étaient rien de plus que le cri agonisant de notre imagination. De toute façon, depuis bien longtemps, ce n'était plus les artistes qui orientaient le monde de l'art, mais le monde du lard qui fabriquait l'art. L'art avait été transformé en tricherie matérielle alors qu'il aurait dû être tricherie spirituelle. Oh ! Je ne dis pas que tous les veaux se complaisaient dans ce système ! Non, certains veaux en étaient même malades ! En fait, il y eut bien quelques réactions à cette époque, oui, quelques protestations ! Certains veaux éprouvaient quelques difficultés à être-au-monde. C'est à dire à brouter. Alors ils cherchaient dans les journaux des explications à leur errance. Tout ce qu'on leur répondait, c'était : — C'est normal ! Vous vivez le désarroi du veau post-moderne face à l'étouffement croissant du néo-libéralisme. Et les veaux murmuraient : — Mais encore ? Et les journaux surenchérissaient : — Vous êtes en train de vivre le désarroi du veau post-moderne plongé dans l'idéologie néo-libéraliste. Et le veau se tapait la tête contre les murs : — Vous-pouvez-me-re-dire-ça-s'il-vous-plaît-je-crois-que-je-n'ai-pas-tout-compris. Et là, une veau-trée passait derrière eux (ils étaient quelques cent mille à se taper la tête contre les murs, tous les matins, leurs journaux à la main) et elle disait : — Je crois que, ce que les journaux veulent vous dire, c'est que vous êtes en train de déprimer, comme tout veau plongé dans la post-moderniquée à idéaux-logis préau-bilatéraliste. — Ah bon ! Répondaient les veaux, soudain rassurés, s'empressant de regagner l'ouverture béante du Monoprix le plus proche. Dans les journaux, on nous expliquait donc que le surcapitalisme avait fait disparaître le sujet Kantien (raisonné) ainsi que le sujet freudien (névrotique), au profit de l'émergence d'un nouvel individu : le veau post-moderne, c'est à dire le veau borderline et psychotique. À l'époque, donc, les veaux, dans les journaux, avaient des tas d'explications sur ce sentiment du vide qui les oppressait. Oui, on leur expliquait ce qui leur arrivait, de long en large, sur les côtés comme par derrière, avec des tas de mots incompréhensibles, on détaillait, on disséquait, on retournait dans tous les sens leur mal-être. On leur disait : — C'est normal ! Et c'est tout. Et les veaux restaient plantés comme des cons devant leurs journaux, un énorme point d'interrogation plaqué sur leurs fronts cataplectiques. Ils murmuraient : — Y'a une solution ? Pour fuir le néant qui forcément suivrait cette question, ils s'empressaient d'aller acheter la dernière X-Box.
Face à ce malaise évident, certains veaux suivirent le mouvement artistique du Néant, un courant destructeur, mené à la baguette par un Veau à cornes, sorte de Hitler de l'Art Contemporain, prônant le néant à chaque fin d'envolée lyrique. Ce grand Veau avait roulé en boule son enfance difficile et ses frustrations et les avait faites tournoyer dans les airs. Le résultat de ce tourbillon était une « Idéologie », qui avait pour credo : « Rendez à (é)Crasé ce qui est à (é)Crasé et à Ideu ce qui est à Ideu. » Les veaux n'y comprenaient rien mais avalaient, bouche bée. Cette idéologie bien sûr n'était que l'arbre qui cachait la forêt, une forêt de frustrations artistiques, sociales et physiques, bref, une psychose forestière, qui martelait sans relâche le cerveau du pauvre grand Veau. Les veaux n'y voyaient que du feu. De toute façon, les veaux adorent suivre ceux qui leurs promettent la haine et la destruction. Ainsi donc le veau N°1 leurs promettait qu'ils combattraient le néant par l'intermédiaire du néant. Une sorte de solution finale : fin de la nécessité créatrice, fin de l'imagination, fin de l'espoir humain. C'était à l'époque le seul courant artistique qui soulageait un peu les veaux : un courant de haine. Vous me direz, entre le néant de la société et le néant de la haine, on choisit souvent la haine. Au moins avec la haine, on se sent vivre. Le mouvement du Néant se finit par un suicide collectif en 2005, si je me souviens bien. On peut dire que de cette façon, ce courant artistique avait atteint son zénith. Vous voyez, je ne sais pas trop, quand tout cela a commencé. Peut-être avec le procès Pafou contre Revay. Peut-être. Dès qu'on touche à un homme qui rêve, il y a crise et toute crise est une apocalypse. Vous voyez, je ne me suis aperçue de rien. Moi, à l'époque, je faisais partie de la génération des 25-30 ans, c'est-à-dire celle qui n'avait rien vu venir. Celle qui s'empiffrait de Coca, de chips et de coke pour imiter les grands, c'est à dire les grands veaux, chefs de file de je ne sais quelle autre real-idéologie. Celle qui s'empiffrait de Casimir, pour oublier un monde dont le postérieur s'était pétrifié sur la lunette ronde et sale de l'abjection humaine, une lunette à motifs léopard. À l'époque, les vieux veaux s'accrochaient frénétiquement à leurs fauteuils, leurs postes, leurs emplois, leur gloire, leurs fiches de paye. Pour éviter d'être éjectés de leurs fauteuils en cuir, les PD Jets décidèrent de tout faire pour rester dans le coup. Perplexes, ils réfléchirent longuement à une solution en se grattant le crâne, un crâne lisse et rond, qu'ils s'étaient empressés de raser après la victoire de la Rance lors de la Coupe du Monde de Football. Et tout d'un coup, ça y est, ils trouvèrent la solution : « Rester jeune, c'est être américain ! » Clamèrent les PD Jets en tapant du poing dans leurs salles de réunion, faisant du même coup sursauter tous leurs veaux actionnaires. C'est ainsi qu'à cause d'une bande de vieux et croulants PD Jets, qui voulaient à tout prix rester jeunes, l'américanisation de la culture française commença. Et le monde commença à tourner en fonction de la gloire des vieux veaux et de l'obséquiosité des jeunes veaux, qui avaient 25 ans à l'époque. Au début, les jeunes veaux avaient eu quelque souci d'un monde meilleur (celui qu'on leur avait appris tout du long de leur Terminale L) puis, comme tout le monde, ils durent chercher un emploi, s'écraser devant leurs supérieurs, et leurs supérieurs croyaient en Flop Story, c'est-à-dire en leur fiche de paye. Fichtre. Au début, tous les artistes, et j'en faisais partie, criaient au génie : « Comment ! Mais c'est incroyable ! Nous allons pouvoir toucher à l'essence de l'humanité ! Fouiller sa merde ! » Oui, Flop Story, Rats Academy et autres déviances étaient un formidable moyen de trifouiller l'essence de l'être, sa merde comme sa propreté, sa quasi imperfection. Je faisais donc partie de la génération des 25-30 ans, celle qui n'avait pas choisi l'américanisation proliférante de son système, mais, qui, peu importe, s'était habituée. De toute façon, à l'époque, les jeunes veaux n'avaient pas le temps de réfléchir. Eux, ce qu'ils voulaient, c'était gagner beaucoup d'argent (très vite) et réussir professionnellement (très vite). À l'époque je n'avais rien vu venir. J'avais un pote avec moi, un pote un peu fou et très poilu. Tous les deux, on écrivait, on faisait des tas d'choses, on peignait, on faisait de la musique, on rêvait. La seule chose en laquelle on croyait, c'était notre imagination, la seule issue au constat-tue. À l'époque, j'avais un manteau rouge, surmonté d'un grand châle rouge, des bottes et un bonnet noir. C'est pourquoi on m'appelait le petit chaperon rouge. En ce qui concernait mon pote, il était bizarrement fichu. Oui, quand on y regardait à deux fois, il ressemblait à un Grand Méchant Loup. On avait fait un deal tous les deux. Je lui avais demandé de m'avaler, parce que j'étais fatiguée de tout ce qui m'entourait. Je lui avais demandé de transfigurer pour moi cette saloperie de monde dans lequel nous vivions, de disloquer les sens interdits, de ravager les avenues, de bouffer le F de la France, de créer des événements au sein du langage. Je lui avais demandé de rêver pour moi, à ma place, tandis que je me reposerai au fond de lui, au fond de son ventre. Parce que j'étais fatiguée de rêver. Il m'avait donc avalée et marchait pour moi, au hasard dans les rues. On n'avait rien vu venir parce que les choses s'étaient transformées imperceptiblement. Des Kleenex recroquevillés se branlaient sur le béton, remués par ce vent qui sifflait au coin des rues. Des bris jonchaient le sol. Dans les jardins publics, des statues statuaient sur le sort des pigeRons. Au début, on croisait encore des humains. Les humains à cette époque portaient tous le même nez. De son rire cruel, le Grand Méchant Loup me décrivait les changements de mode qui modelaient les nez. Car il suffisait qu'un humain change soudainement de nez, un mardi matin par exemple, pour que tout le reste de la population suive, un mercredi matin par exemple. Parfois il mangeait un ou deux veaux, me nourrissant du même coup. Je ne sais plus exactement quand tout cela commença, je ne sais plus exactement à quel moment les humains commencèrent à nous regarder de travers, à ne plus nous parler, à nous mépriser. Je ne sais plus quand tout cela commença, car les choses avaient changé imperceptiblement autour de nous. Les enfants commencèrent à nous jeter des pierres. On ne nous servait plus dans les restaurants. Les serveurs nous évitaient, le Loup restait assis pendant des heures sur notre chaise. Il reniflait la table vide. Pour ne pas m'inquiéter, il me faisait croire que nous mangions. Il me faisait croire que nous mangions, en inventant pour moi des nourritures de substitution. Je ne m'apercevais de rien. Il saisissait une table à quatre pattes, un broc d'eau vide, une fourchette à 4 dents, il faisait tournoyer le tout rapidement, ça tournait, ça tournait, un maelström magnifique qui avait pour résultat un broc d'eau carré à quatre pattes, dont une en forme de dent. C'est ainsi qu'il me nourrissait, créant pour moi des symboles, afin que je ne me doute pas, que plus rien autour ne nous nourrissait. Il m'avait dit à cette époque : « Nous ne sommes pas seuls ». Il m'avait chuchoté : « Il y en a d'autres ». Car parfois, dans les rues, notre regard croisait d'autres regards, effrayés, qui couraient très vite et détalaient comme des rats sous les voitures. On nous regardait de travers au début. Puis on nous jeta des pierres. Puis les rues furent désertées, habitées seulement par les ordures (que le loup avait définitivement transformées en or dur, un certain mois de juillet), les passages cloutés (qu'il avait définitivement transformés en passages de clous un certain mois de mai), les pigeons (auxquels il avait rajouté un R, de manière à ce que les hommes puissent affirmer « nous pigeRons tout du monde »), quelques grenouilles, échappées des quais de la Mégisserie, croassaient sur le trottoir (il les avait définitivement transformées en bénitiers afin qu'elles n'ennuient plus les pigeRons). Il y avait des cabines téléphoniques, auxquelles il avait arraché les téléphones, les transformant du même coup en cabines niques. (Cabines de nique, avais-je ajouté). (Niquées, avait-il poursuivi). Dans les rues vides, il n'y avait plus que ces objets, hésitants et maladroits, orphelins des chaussures humaines, qui voltigeaient désespérément sur les trottoirs, ne sachant plus où donner de la blette. Dans les rues, plus rien, juste l'énorme tête du Loup qui balançait dans le ciel, jusqu'à en saturer les parois. Et puis il me dit : « Je sais où ils se trouvent ». Nous nous perdîmes dans les rues (car depuis qu'il avait changé les noms de rues, on ne s'y retrouvait plus), nous parcourûmes de long en large la ville, à l'envers, sur les côtés, comme par derrière (avait-il ajouté). Puis nous les trouvâmes : les humains étaient tous rassemblés en de gigantesques files indiennes à la sortie des cinémas. « L'industrie du cinéma a explosé ces derniers temps », m'avait-il dit un jour. Je m'en souvenais maintenant, les salles de cinéma avaient poussé comme des champs avec pignons sur rue. Je m'en souvenais maintenant, il m'avait dit que l'Assemblée Nationale avait été remplacée par un écran géant. Qu'à l'Élysée maintenant, il y avait un Trust qui se faisait appeler Blem Production. Je m'en souvenais maintenant. Il me l'avait dit, il m'avait prévenue de tout ça… Mais à l'époque, ça ne m'avait pas plus inquiétée que ça, car je dormais sans cesse au fond de lui, oui je devais récupérer de ces 25 ans d'insomnie qui avaient abîmé mes yeux, avant que je le rencontre. Après Hollywood et Bollywood : Pariwood. Pâliwood, avait-il surajouté. Et les humains vivaient maintenant dans les salles de cinéma. Dans les salles de cinéma, en continu, il y avait la projection de la vie de tous les habitants de la Rance. Les rances, donc. C'était très compliqué à gérer pour que chacun passe à la télé, c'est pourquoi la télé s'était déplacée dans les salles de cinéma. Car si on avait dû passer en continu la vie des gens dans la télé, il n'y aurait plus eu assez de place pour les publicités, m'avait-il expliqué. Le cinéma était donc la seule possibilité pour passer en continu la vie des gens. Dans ces salles de cinéma, les gens vivaient, c'est à dire qu'ils mangeaient, parlaient, jouaient aux cartes, rotaient leur Coca, 24h sur 24h. Le jeu consistait à guetter le moment où l'on apparaissait dans l'écran. Dès que l'un des veaux apparaissait sur l'écran, tout son mini club se levait et, en pointant du doigt la tête du veau en gros plan, s'écriait : — Regardez ! Regardez ! Il est dans la Télé ! Et nous on le connaît ! Le veau, dont la gueule se déployait en format 16/9ème, lui, en général, criait : — Regardez ! C'est moi ! C'est moi ! Les journées des habitants de Pâliwood étaient rythmées par ces érections brusques des minis clubs au sein de l'océan plane des têtes, des bouteilles de Coca et des chips. Un coup un mini club érectile au fond de la salle, un coup un deuxième mini club érectile à gauche dans la deuxième rangée, tac, un troisième mini club érectile dans la douzième rangée de droite, point final, tac, un quatrième mini club érectile dans la première rangée du milieu, point final tac tac. Ça avait été très compliqué pour Blem Production de faire passer tout ce petit monde à la télé, il avait fallu agrandir, puis construire d'autres salles de cinéma, relancer l'industrie de la Chips, démultiplier l'industrie du pop-corn. Le Coca était fourni par un autre pays qu'on appelait Neverland. Blem Production avait payé Neverland pour modifier la composition du Coca, car les gens, un peu abrutis par l'écran, n'arrivaient plus à articuler. Ils ne faisaient plus qu'artenculer. Souvent même, certains ne disaient plus que le mot neu . On en voyait dans les files d'attente, devant les cinémas, tourner leur petite tête dans tous les sens en criant : « Neu !… Neu !… Neu ?… Neu !… Neu ?… » En général, ces gens-là étaient très respectés par les autres veaux. On les admirait beaucoup pour avoir saisi la quintessence du huitième art, c'est à dire la quintessence du cul du troupeau. Souvent même, ils étaient promus et avaient le droit de vendre des chips. En ce qui concernait le reste des veaux, souffrant de désordre allocutoire, Neverland avait dit à Blem Production : « Nous sommes des pros, Blem ! Nous allons inventer pour toi le Coka. » Blem commandait donc des milliards de bouteilles de Coka à Neverland, qui était fort aise de cet arrangement car il souffrait de graves difficultés pinancières. Grâce au Coka, les veaux parlaient plus vite, beaucoup plus vite. Souvent, en plein milieu d'une conversation avec d'autres veaux, ils bondissaient et disaient : « Je viens d'avoir une idée géniale ! Le poireau est une tomate et la tomate est un poireau ! » En général, le veau prononçait cette phrase trop rapidement, pour que les autres veaux en comprennent un prêtre mot. C'est pourquoi Neverland avait dû réajuster la dose de coke dans le Coka, afin que certains veaux ne perturbent plus les autres veaux. Car les pensées rapides et trop brillantes provoquaient des oedèmes cérévreaux chez eux. Chaque habitant de la Rance passait au moins quatre nazosecondes par jour dans les écrans de Pâliwood. Tout dépendait en fait de ses particularités physiques. Certains, qui avaient réussi à atteindre le poids de 34 kilos, avaient droit à 9 minutes, voire 10. Neverland avait d'ailleurs modifié une deuxième fois le Coka pour que les rances puissent maigrir. On l'appelait le Coka Might. Il y avait environ 60,5 millions de rances en Rance. Blem s'était livrée à de savants calculs. Soit 48 heures divisées par 60,5 millions de rances = 4,7603306 nazosecondes de passage à l'antenne pour chaque rance. C'était bien sûr une moyenne, le temps de passage à l'antenne était redistribué par la suite en fonction du poids du veau. C'est pourquoi tous les rances restaient obstinément dans les salles de cinéma pour ne pas rater ce fugitif instant, ces 4 nazosecondes où leurs visages apparaissaient dans l'écran. C'était un jeu amusant. Certains rances atteignaient le poids miraculeux de 32 kilos, s'assurant ainsi 11 minutes de passage à la télévision. Certains même mouraient (aux alentours des 31 kilos) cette mort leur assurant 12 minutes de télévision et l'infinie sympathie des autres veaux, car la mort des veaux était indiscutablement leur sujet de télévision préféré. Certains même éjaculaient. C'est vers le 25 décembre 2010 que toute la classe intellectuelle se suicida, suite à un référendum visant la réduction de la langue française à ces deux seuls mots : « Neu » et « Neu ». Deux mots qu'il ne fallait surtout pas confondre. Peu de temps après, j'avais demandé au Loup : — Tu crois que c'est parce que tu as mangé le F de la France qu'on nous méprise autant ? — Non, ce n'est pas parce que j'ai mangé le F de la France. En fait, sur les 60,5 millions de rances, il en reste 7% qui ne sont jamais passés à la télé. Nous en faisons partie. Bientôt, pour mieux nous distinguer dans les rues, ils vont nous faire porter une toile jaune. Les jardins publics, les craches municipales, les Hauts Piteux, les boules Ange Rit, les Monoprix seront interdits aux anonymes comme nous. Puis arrivera la phrase finale, où ils nous mettront dans des camps de concenpénétration. — Nous serons interdits de Monoprix ? — Ne t'inquiète pas, j'ai monté une distillerie clandestine. Il ajouta soudain : — Il est temps que tu sortes de moi. — Je ne suis pas tout à fait sûre de vouloir avoir à sortir, lui répondis-je. — Il le faut. Je t'aiderai. Il est temps que tu sortes. Nous devons recruter pour la Révolution. Sors de moi. — Je ne suis pas tout à fait sûre de vouloir avoir à sortir de toi. Il m'extirpa de sa bouche et me brandit dans les airs. Mon manteau rouge pincé entre le pouce et l'index du monstrueux Loup, je me débattais, terrifiée par la hauteur vertigineuse qui me séparait de la terre ferme. — Je ne suis pas tout à fait sûre de vouloir avoir à ! Relâche-moi ! Mes jambes battaient le vide. Il me percha sur le haut de sa tête, comme un misérable lutin. Il dit : — Maintenant, il est temps de faire la Révolution. Où sont les émetteurs. » Je tremblais de peur, je n'étais pas tout à fait sûre de vouloir avoir à libérer les veaux de leur caverne. Car ils tiennent à leurs chaînes ! Ils se battraient sabots et cornes contre quiconque voudrait les en défaire ! Ils avaient même écrit un manifeste qui avait pour titre « Ainsi Zara toussera », dans lequel on pouvait lire : « Ce dont je suis maître et connaisseur – s'écrie le veau – c'est le cerveau du veau : – voilà mon univers. – Mais où vois-tu un cerveau ? Veau ?" Ainsi parlait Zaratoussera. » De la Révolution du Sujet, nous étions passés à la Révolution du Jet. L'homme n'était plus qu'une gigantesque éjaculation. S'il avait bien ressenti quelque amertume de la standardisation généralisée de la société, il avait vite chassé ce bref pincement de sa conscience d'un coup discret de rail de coke. (Clap clap clap, applaudissons de toute la force de nos mirettes. Tactactactactac, apocalypsons de toute la force de nos mitraillettes.) À vrai dire, les veaux n'avaient jamais vraiment digéré la révolution copernicienne. Ils n'avaient jamais vraiment digéré la dérive impuissante de l'espèce humaine et avaient tout fait pour rendre le monde « stable », tout fait pour que le monde ne « chancelle point ». Quoi de mieux pour rendre le monde stable que de le figer, c'est à dire de l'uniformiser et l'autodéterminer. Plus notre société était devenue complexe, plus le regard des veaux avaient voulu fixer un point, juste un point et se concentrer dessus à tout prix, réduisant le monde à une unité : l'Homme. Leur rétrécie pensée disjonctive avait cultivé l'Un plutôt que de se confronter au champ infini des réels possibles. Car une unité ne chancelle point. Destruction de l'irritante Incertitude. Érection d'une énivrante Certitude. Quoi de mieux, pour fuir le poids écrasant de la liberté sans interdits, que de réduire cette liberté à un point fixe, sur lequel les veaux peuvent sans crainte poser leur œil. Sans crainte de se perdre dans l'infini des réels possibles. Quoi de mieux que d'éviter le subjectif, c'est à dire tout ce qui donne un sens ou un non-sens à l'espèce humaine.
« Réduisons-la à un objet ! criaient les veaux, faisons de l'homme un héros !… Concentrons notre œil sur lui et oublions l'echo crispant des questions sans réponses, qui matraque nos tympans !… Plutôt que de nous confronter à l'Absolu de l'univers, plutôt que de se heurter à un Tout, concentrons-nous sur une petite partie de l'univers !… l'Homme !… Érigeons-le en héros !… Faisons-en un Modèle !… Un Standard Déterminé !… Le Héros-Objet !… L'Objet-Héros !… Quantifions l'Homme !… Mesurons-le !… Connaissons l'espèce humaine !… Rangeons-la dans des cases afin d'uniformiser toute forme de perception du réel sensible !… Au moins les objets ne se posent pas de questions ! Ils se vendent, ils s'échangent, ils périssent parfois, mais au moins ils n'y pensent pas ! Cultivons notre perte de Conscience ! Hurlaient les veaux. Le réel intelligible a trop pris le pas sur le réel sensible, la Raison nous a trop fait oublier ce qu'était notre corps, ce qu'étaient nos sens !… Nous en avons assez !… Parce que la Raison, on a bien vu ce que ça a donné ! La guerre 39-45 !… La bombe !… À Hiroshima !… La Science, la Raison ne servent à rien, elles ne servent qu'à nous décimer !… Notre choix est fait entre la Raison et la Vie ! Nous choisissons la Vie !… La vraie vie des vrais gens !... Bouffons, mâchons et suçons la Vie ! Soyons anthropophages jusqu'à l'indigestion !… »
Et c'est ainsi que L'homme s'était empressé de déterrer l'animal, la vie et les ténèbres, tout ce que la Raison-Vérification avait refoulé pendant trop longtemps. Et c'est ainsi que la Crise du Sens qui avait agité les esprits au début du XXe siècle, avait basculé en une Crise du Sans, au début du XXIe siècle. C'est ainsi que la crise de la Modernité du XXe s'était lentement transformée en crise de la Moderniquée.
2004 : pour s'imposer à l'éternité, l'homme était devenue la simple enseigne de lui-même.
Les veaux avaient passé à tabac leur conscience pour qu'elle ferme sa gueule. Ne plus fixer qu'un point : l'Homme ordinaire. Et la connaissance approfondie des veaux envers la nature humaine les avait paradoxalement fait basculer dans l'ignorance la plus obscure.
Taisons Raison. Baisons Raison.
Ô Raison. Funèbre de nos institutions.
On avait oublié la transcendance, celle-ci dansait maintenant comme une grosse pute aux abois dans une back-room, celle-ci était devenue un monstrueux et grotesque mutant du nom de Tranchandance. Et notre destinée était devenue tranchandantesque.
Selon Deleuze, la morale pourrait se résumer à "ne pas être indigne de ce qui nous arrive". Nous avons donc maintenant la complète certitude qu'il n'y a plus de Morale. Elle a pris la fuite quand elle a vu nos gueules.
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Petites horreurs 45 - 46 - 47
Petite Horreur 45 (quotidien d’Arty Show, 23:45, Paris 14)
J’étais bien décidé. Je tirais fermement sur la languette de ma Despé. Il fallait fêter ça. Je la buvais cul sec. Il fallait fêter ça. Bien sûr, cette petite haleine, d’une grande rasade, ça écoeurait mes ouïes. Mon ventre s’emplit d’un coup d’une montée d’étoiles chaudes, fourmillantes, rampantes dans mes intestins, j’avais l’intestin radiateur, encore un coup d’aile et j’allais finir en petite fumée rouge et couinante. J’arrachais ma cravate. Je sentais le Petit Rictus monter, celui qui vissait mon regard d’un vice suant et dégoulinant. Enragé, je débouchais Johnny Marcheur, qu’entre autres j’appelais, les yeux mouillés de larmes, dans ces grands moments de décrépitude avancée, pénétrées d’une abondante commisération envers le monde en entier et même les insectes et les fleurs, qu’en d’autres termes j’appelais Johnny Faucheur. Bref, cinq goulées de Johnny me firent monter la sueur. Je cliquais nerveusement sur le nom John B. Root dans mes favoris et m’effondrais liquoreusement dans mon fauteuil. Il fallait fêter ça, me répétais-je mentalement. Mais il fallait, aussi, penser à autre chose. Fêter sans penser. Soudain je reçus un mail de François Sardi / extrait : « Quant à moi je passe par une de ces phases vaporeuses ou tout devient insignifiant, particulièrement mon agitation à l'existence. » Je fus encore plus décidé. J’exterminais le reste de whisky de trois coups de langue. We’ve got the funk. J’écoutais à fond les ballons The Shirelles – « My baby dedicated », ça me rappelait cette meuf, que je tirais péniblement devant Dirty Dancing. Elle m’avait confié l’avoir vu cinq fois. Comme cette autre qui avait vu neuf fois Titanic. Les gens étaient si fiers, si heureux, de leurs répétitions. Fascinants. Durant la période de mai jusqu’à septembre, j’étais entré souvent dans des églises. Quand j’en ressortais, le monde retombait pareil, exactement au même endroit, me coupant le dos froid de sa grisaille électronique, visages criards voix informes et bien sûr le faux, surtout le faux. Partout. Il fallait fêter ça. Je me dirigeais vers ma cuisine, toujours des étoiles chaudes dansantes de mon front au frigo. Mon esprit commençait à s’engourdir, c’était bon, je devenais bête, c’était bon, je ne pensais presque plus. Que croyez-vous ? Les drogues sont pour ceux qui s’emmerdent de l’inanité intellectuelle de leur civilisation. Pardon, ça ne se reproduira plus. Et puis à qui parles-tu, ajoutais-je. Connard, ajoutais-je encore.
Petite horreur 46 (quotidien d’un auteur, 23:45, Normandie)
J’augmentais le son. Cette salope de voisine d’avocate mal baisée – son mec avocat arrivait vers minuit, elle se couchait à neuf heures ; d’un quotidien désastreux - allait encore venir me courir sur le siphon. Et en parlant de coureuse, la coureuse, tu nous cours sur l’hémisphère droit, connasse impénétrante à la pensée débilitante et si... prévisible, hein, courante, hein, banale. (La haine montait, je ne savais ce qui me prenait).
La porte sonna. Je la dévisageais, un peu stupéfait, comme un con, dans ma cuisine. J’ondulais du bassin, également – ce n’est qu’à titre informatif –car paraît-il, il faut TOUT décrire, car SINON, le CON qui t’achète, qui te lit, ne COMPREND PAS, et c’est pas bon, t’es taxé d’INTELLECTUALISME. (La haine montait, je ne savais toujours ce qui me prenait). Bref, j’ouvrais la porte, et, se déployant devant moi comme une Twingo : Sophie.
J’étais heureux.
C'est-à-dire vicieux. Et toi, connard qui me lit, je t’emmerde. Je vais raconter Sophie, parfaitement.
Sophie était productive, sa pensée s’élevait aussi fort que sa langue.
Bref, Sophie.
Je me retourne quelques instants plus tard, en oscillant de la tête, marquant péniblement le rythme. Sophie le cul offert. Quelques instants plus tard, encore, je lui ai dit : « Ferme les yeux, je vais éjaculer sur ton visage et tes seins. » Sophie suçait extrêmement bien, elle en retenait sa respiration afin que ça aille plus profond.
Je m’arrête là. Je suis fatigué.
J’ai déjà écrit trop de livres traitant du même sujet. Je m’épuise, vraiment. Vous me connaissez, sûrement. Je m’appelle Nicolas Ray. Bref. Je ne sais pas. Tout est vaguement inutile. Là soudain, je le ressens avec encore plus de force. Sophie dort et une mouche s’est posée sur mon œil. Je… Hein ? Ouais.
Petite Horreur 47 : (quotidien de deux dindes, 23:45, Paris 01)
— Et avec lui alors ? — Non, c’était pas possible. Quand il était en présence de gens qu’il admirait – admiration dont je ne comprenais pas très bien le fondement – il changeait le ton de sa voix. Il posait. Il prenait soudain un ton sérieux, un ton d’ « adulte ». C’était comme un petit enfant. Je crois qu’il n’était pas sûr de lui. Du coup il admirait des fake. Dès que le nom de la personne à qui il parlait était passé dans les journaux, il la considérait plus pareille. C’est comme si ça lui ôtait tout recul, toute relativité dans le jugement. — Et avec le premier ? — Le premier, il avait le crâne creux. Ce fut effroyable. Je le vis 3 ou 4 fois. La dernière fois, je me dis, non, c’est pas possible. Cette chose m’a touchée. Grand pieu. Il avait le crâne et le cœur creux. Confit d’artificialité. Un artificier, pas une machine de guerre. En plus il bandait mou. Je pardonne jamais, ça. C’est injuste, mais c’est comme ça. C’est bien l’un des seuls préjugés que j’ai : les hommes qui bandent mou. Bon, de toute façon, le préjugé s’est vérifié à chaque fois : des lopettes un peu bébètes. Lui c’était ça : une lopette un peu bébète, qui se répétait inlassablement. Il y avait 3 ou 4 mots savants qu’il avait appris au cours de ses études universitaires, et qu’il ressortait inlassablement, saupoudrant ses phrases de ces ridicules répétitions. C’était fascinant. Il était un peu cruche. Et puis bon, il bandait pas. — Et le troisième alors ? — Le troisième, comme c’était le physio le plus courtisé de la capitale, il croyait que je le sucerai sur un claquement de doigts. Je l’ai laissé la bite en plan dans le hall d’un immeuble. Depuis, on l’appelle Bitenplan. C’est très drôle de l’appeler mentalement Bitenplan, tandis que trois whannabe en col blanc ramant des pieds et des portables pour entrer au Cas Barré, l’invectivent de cajoleries suantes. Le monde est un néant. Le monde est un néant. (Son regard s’égare vers le réverbère). — Y’en a pas un seul alors ? — Ah si. Y’a monsieur Croûte du Parpaing. Mais bon, le monsieur, il développait des stratégies mucoïdales très spéciales : il parlait pas. Il parlait à tout sauf à moi, il allait partout sauf là où j’étais. Il faisait tout pour me rater. Donc il m’a ratée. — Y’a personne alors ? — Non. Pour les salopes, y’a personne. Sauf les chiens. Mais j’en ai trouvé un. Il lèche bien.
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| estragon // 20:49 |
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4.11.04
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Coupez.
Puis, il me dit. – Mais je n’ai pas fini, je te dirai la suite plus tard. – Bien. – Oui, parce qu’il y a une suite.
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| polly // 18:30 |
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moignon des sources
– Ben vas-y, t’es pas capable de mentir correctement, alors je vais parler pour toi. Maintenant, si tu veux pas rentrer le matin, c’est comme tu le sens. T’es pas obligée de couper ton portable.
Le portable. Une très très mauvaise habitude, peu autonome, rapport couteau sous la gorge, oreille parano.
– T’as pas besoin de te justifier. – C’est parce que je ne me justifie pas que ça ne te convient pas. Tu veux que je fasse comme toi, que je te décrive le vin et l’entrecôte ? Que je te dise aussi que j’ai été enrôlée ? – Attends, d’abord c’est ça, ensuite c’est ça. – Non, c’est ça, et aussi ça pendant, puisqu’il t’en faut plus. De toute façon ça te reste incertain. – Mais maintenant ce n’est plus un problème, si tu ne rentres pas, je ne t’appellerai pas. – Bien, ça fait bien longtemps que j’ai arrêté de m’inquiéter quand tu ne rentres pas, même quand c’était prévu ( jadis poireau tablier). Mais si c’est moi, c’est grave. D’accord. – Ça fait longtemps que je fais plus rien. – Oui, d’ailleurs tu devrais. Et arrête, tu en fais quand-même, avec tes potes plus qu’avec moi, et je ne te dis rien. D’ailleurs pardon pour les premières fois, tu m’as appris à ne plus t’embêter. Tu ne vas pas me la faire à l’envers, alors que j’en suis au cinquième de tes péripéties ? (héhé, on s’en sort avec l’âge d’un côté comme de l’autre)
Levée hier à 11h. Travaux. Travail de nuit. 3h30 de détente improvisées sans justification en fraîche matinée, rentrée 9h, achat de cartouches. D’encre. Journée sur le packaging d’un futur produit alimentaire, paternel impatient, machine plantant, désolée papa, ça va me prendre un peu plus de temps, appel vers 17h, sur le point d’aller dormir, « Tu travailles ce soir », je retourne devant la machine, il revient, « Je croyais que tu partais directement jouer au tarot », « Nan, je vais faire une sieste », me reste l’option canapé ; autant travailler. Ordinateur, ami défaillant du moment, mais silencieux. Serai couchée demain à 8h, levée à 12h, en pose de 14 à 20h, puis nuit, ahhhhhhhhhhhhhh !!! Tout ça entrecoupé de conversations douloureuses… on ne se ménage pas vraiment. A défaut d’autre chose… fous moi au moins la paix
Tu me stries l’endurance. Avant c’était les ratés. Puis la fatigue. Ensuite l’esclavagisme. Puis l’humiliation. Et la fatigue. Et encore les ratés, toujours les ratés. Mais le confort d’un placebo bien rémunéré. Mais l’humiliation. Puis l’incertitude. Alors la fatigue, évidemment. Solde chômage et black placebo. Vie de merde forcément, perte d’appétit. Honte, honte, honte. Garder le confort. Toujours le désespoir des ratés. Je ne pourrai plus vivre sans Toit. Pourquoi tenter, je suis un raté. Meubles à l’abandon. Tout dans la main, vide le coeur. Quatre ans de plongée. L’union fait l’amorce, que doit-on faire de la mèche… Relevez-vous, relevez-vous, cela suffit de baisser la tête les poings en affront. Tout commence par le geste d’un choix. Hum.
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| polly // 18:27 |
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tintintin ça continue.
– T’étais où ? menace t-il. – Quoique je te dise, la réponse ne te conviendrait pas (parce qu'il me nasse) (mais je lui dis). Dix minutes après. – Ça va, t’as rien à m’dire ? – ? – T’as rien à m’dire ? – Non, je me suis amusée après le travail. Tu t’amuses toi aussi. – Et ben c’est ça. Amuse-toi.
Sûr que sur le divan, il ne rigolait pas. Si j’étais un meuble, c’était un salon d’exposition mélancolique en totale narcose avec son stock. Bouger un pied de chaise le rendait électrique. Péter les plombs, qu’on dit. La disposition, très important la disposition des choses. Cela rend compte de leur disponibilité. Il se disait inébranlable, avec le temps je le voyais inamovible. Le désordre s’empilait dans l’appartement. Derrière les colonnes, je pouvais ouvrir les yeux et ne pas accepter que du grain de son pyjama se tissaient les drames d’un uniforme.
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| polly // 18:26 |
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Témoignage d'un anneau mime
Il disait des phrases toutes faites. Oui mais beaucoup. Ça le rassurait de faire de la vérité de fiers éclairs, de tourner en rond et de faire lumière sur d’autres terres dupes. Ça avait été si dur pour lui avant, qu’il pouvait se contenter de ça. Décrire, appuyer, ce qu’on savait déjà. Ça faisait sensation ; après ça, personne n’avait plus rien à dire. Je crois que le plus dur, c’était cette inclination de son visage, vers le haut de nos crânes, que les mots retombent bien dedans. Quatre ans. Quatre ans de répétitions. Moi je me demandais quand on allait y aller vraiment. Peut-être qu’on y était ? Il était devenu si prévisible que l’intimité entre nous était comme la lassitude d’une purée jambon cantine voire repas post-opératoire. J’avais beau expérimenter le monde à table, on en revenait au même, au morne appétit d’un adulte blasé par un passif culinaire imposé par les évènements. Il avait manqué. On a tous manqué, même dans le confort, dans l’opulence. J’étais le confort. Et cet homme n’avait plus faim de rien. Il attendait que je le quitte pour lui donner raison. Parce qu’il était certain que je partirais avant de décrépir aussi. Encore peut-on tolérer la lâcheté de quelqu’un qu’on aime, celle de celui ou celle qui détruit l’amour que vous ne portez plus qu’en mémoire vous calcine. C’est curieux comme la mésestime de l’un relève un peu l’autre de la sienne et vous rend bourreau. On peut fantasmer les gens pendant longtemps, ce qui n’empêche guère de les aimer jusqu’au bout et même au-delà. Différemment. Ce qu’on n’avait pas envisagé. Il disait qu’il était vieux. Nous avions treize ans d’écart. Il avait encore moins de temps à perdre. La spirale.
–– Ce que tu fais pour toi aura plus d’impact sur nous que ce que tu fais pour moi. –– Attends, je fais rien pour toi ? –– …
C’était ça tous les jours, de la nonchalance entrecoupée de défensive. Il ne comprenait pas, il survivait à l’ennui, je ne sais pas comment, décrire le rien est chose difficile, c’est plein de détails et de contextes infinis, indéfinissable. Je ne pouvais plus rien faire, je lui foutais la paix en acceptant , en soutenant la crise existentielle, redoutant l’approche de la quarantaine. Avec le temps, je ne pouvais plus me taire.
–– Ce n’est pas bien ce que tu as dit. Elle était là. –– Attends, tu parles de ce type et… –– Oui mais je n’en parle pas avec le même fond que toi. Forcément qu’elle s’est sentie visée dans l’histoire. Ça devient pénible cette surprotection, cette méfiance qui s’étale à tout bout de champ, comme si je ne pouvais que me faire estropier. Ça, en pouvait en parler seuls. –– Attends, j’ai encore vu ça l’autre jour, tu sais pas la galère que c’est. –– Oh, on discute, doucement. J’ai conscience, un peu quand-même. –– Ça va, j’ai le droit de dire ce que je pense. Et puis je te l’ai déjà dit. –– Justement. –– Enfin tu fais comme tu veux. –– Exactement. Puis. –– Merde, fais chier, ça déconne. Dis, c’est un combien ton ordi ? –– J’sais pas. Mais si tu veux y mettre ton jeu ça ne marchera pas. Il plante déjà beaucoup trop. –– Ça va ! Je vais pas te prendre ton ordi ! –– Hey ! Il n’est pas question de ça ! Tu le prends quand tu veux enfin ! Je dis simplement que ton jeu sera trop lourd.
C’était notre première conversation depuis une semaine, après qu’il m’ait fait l’inventaire du frigo.
Me taire. Et devenir le méchant dans l’histoire. Je le savais. Un phrase toute faite elle aussi. Ce n'est pas un perdant. Il aura eu raison. Sans se fatiguer. L'usure, mes amis, l'usure. Parfum de poids, même sur un fil, garrot barreau dentaire que l'on s'accorde encore un peu pour un semblant d'hygiène, quand les acariens se font les draps. C'est simple, je ne dormais plus.
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| polly // 18:25 |
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1.11.04
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Stock lacrymal
Bien. A priori, mon anniversaire va se passer dans un bain de sang. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. De cultiver son jardin à cultiver sa plantation, il n’y a qu’un trépas.
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| estragon // 21:10 |
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bad taste
Au hasard, il pleuvait, point minuscule dégoulinant et âcre, cherchais un métro, dans mes souvenirs un aiguillon persistant, sordide : merci d’être toi, qu’elle avait dit. D’être moi ? Je ricanai, une vieille frémit, sursauts dans le couloir du métro. Non assistance à personne en danger, prononçai-je soudain, m’engouffrant dans la rame. Claquais des dents, bave alcoolique, la meurtrissure blanche coulait d’entre mes dents violettes. Clignai soudain des yeux, au ciel, vers les néons blafards. Meurtre de taule, blocs hirsutes entre plafonds muets aux bouches désodorisées, haleines putréfiées sous couches de bon sens made in Colette. Une meute me dévisagea. Je dis : « Quoi ? Quoi, connards ? » Têtes dans rame de métro sur sièges comme des chewing-gum, tressautèrent stupides, vers mur et horizon qui n’engageaient pas ma vision, regarder ailleurs se disaient les corbeaux de malheur, merde : l’habitude, se terrer devant ce qui tourne pas rond. Pas d’ennuis, pas d’ennuis si possible, rentrer à temps pour Star Academy. Connards des sondages. P’tit Vinaigre me colle à la peau, l’odeur persistante de ses petites morts, le type, dégoûtant, dont chacune de ses narines vous fait frémir, comme s’il reniflait vos mensonges, votre culpabilité, le manque d’argent, P’tit Vinaigre, de la race des cloportes, il pue la mesquinerie et l’haleine rance, petit, courtaud, les yeux chafouins, couteau, réclame ses biftons, deux doigts dans le nez, vieux flingue dans sa poche trouée, dit « Amoule le fric » au lieu de bonjour. Je sais qu’il est là, me suis à chaque station de métro. Et les flics.
Camille se transmue en une série d’hommes imaginaires, inventions schizophrènes, propulsés dans un univers où espace et temps se disloquent, extensibles et difformes : l’esprit, le récit ne sont plus soumis aux unités de lieux, de temps et d’actions. Roman piccaresque où la cohérence narrative se libère des chaînes du récit linéaire, récita l’ampoule au dessus de moi.
Le manque. Je tremblai. J’avais les veines en saillie, pustules de chair au bord de l’éclosion, des magmas en suspens, prêtes d’exploser au plafond.
On s’assit.
On cogita.
On se cogna.
La tempe contre une vitre.
On réflexionna.
Bordel.
Sur ce néon jaune.
Les éclats.
P’tit Vinaigre toujours derrière, son haleine de mort que je sentais dans mon cou. Le singe, comme il disait l’autre, le manque, le besoin. Le besoin, c’était la plus magnifique et abjecte fanfare qui nous terminait. Ex-terminait, hein. Pour l’instant, rien n’évoluait. On avait droit à des ressassements et des redites. Cerveaux lents. Alors on les tuait. N’espérez pas de moi que je me taise.
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| estragon // 21:09 |
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Fausse retenue
J’y arriverai, que j’me disais. Pour sûr. Je m’y donnais toute et plus encore, sans avoir à puiser, sans jamais être épuisée, c’était bien ça le problème. Que l’ascension n’avait pas d’échelle, qu’elle ondulait jusqu’à condensation, cascade, torrent, et puis la poche. Une poche de liquide dans laquelle on se sentait capable de grandir sans manquer de place. Jamais, vous comprenez, jamais. On y mettait beaucoup trop, corps à l’ouvrage, bords à l’outrage, sans limite autre que celle d’assouplir les parois, de les travailler. J’aimais. J’aimais que mon corps soit autonome sans divagations, qu’il me surprenne, que lui et moi parlions de nos séparations. Je le suivais en retrait, je restais sage. Il me racontait ses voyages avec tant de lumières, tant de secousses ; ça me pinçait le cœur, je l’enviais, tristement. Je n’avais pas cette intelligence. Celle de me transposer sans règles. J’avais besoin de plus encore. J'aimais le laisser faire. Cette facilité chez lui pour l’allégresse, l’impudeur solennelle et la complicité me rendait la vue plus douce. Je pouvais être un filet. Un tissu spongieux empesé de camphre et de girofle dont la peau souvent faisait des nœuds. Je tendais, retenais mes articulations comme des attaches inspirée par ce corps, mon audace, pour qui l’exclusivité du moment ne se penserait certainement pas. C’était de sa faute, il pouvait me faire changer d’avis. Je manquais d’air à dire vrai, je me noyais dedans à l’aise, mon cœur lésé c'était plus sûr, on dansait… je pensais à l’après. Et après. Les ampoules. Je n’ai jamais su faire le deuil de l’instant. Le corps fait et nourrit la mémoire. Le plaisir peut être risqué. Perdre ailleurs pour gagner, c'est le change. Et quand on n'a rien à perdre ou si peu ? Ou que tout simplement cela serait dommage de ne pas aller, comme ça l'est de ne pas monter sur pointes pour ne pas avoir mal aux pieds alors qu'on en a rêvé ? je n'aime pas ce mot, dommage. On se ressemble si peu parfois, mon corps et moi. J’étais des reproches infondés, l’enveloppe tenant contemplant le plaisir que partageait le corps vivant. J’avais peur de la fuite. Quand il dormait, je trouais mes poches pour ne pas qu’un autre le fasse. Je contrôlais nos vies ; je l’enviais, il m’en voulait. Mais au creux de ces instants, violents, son énergie me remplissait le crâne, parce que je l’aimais, il faut bien l’avouer, d’une négation sans inceste, je le regardais planer et je courais pour accueillir ma chute, bandant les armes pour cacher les frontières aiguisées. Mais il ne tombait pas, que si j’allais trop vite, toujours tendre. Il se détachait pour moi. Je n’aimais pas qu’il soit plus fort, qu'il décide sans moi. Il fermait les yeux quand j’étais aux aguets. Et chaque fois j’aurais voulu que la musique nous quitte sans qu’il en garde les mouvements... même entravé il s’élançait sauvage, improvisait quand moi en saine j’apprivoisais le parquet. Les abrutis, j'étais un vieux couple d'abrutis allant bon train. Il restait perché, je rendais compte de l’esthétique (et du burlesque) de la sensation dans la réalité… encore aujourd’hui, bien que je tente de m’imiter, j’ai du mal à me suivre. Et lorsqu'il s’évade comme ça, je mets deux jours à m’en remettre. Et toi là, tu ne te rends pas compte qu’à gémir tes encore, je pourrais ne plus m’arrêter. Et si je ne m’en remets pas, hein ? on, je ne te demande rien. Mais tu peux le dire…
... à moi évite si ça ne s'adresse qu'à lui. C'est lui qui se lève le premier. (on en reste de mèche.)
[Fantaisie Impromptu Op.66, Frederic Chopin.]
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| polly // 18:23 |
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