De s’être senti détaillé jusqu’à la plus petite implosion lui manquait maintenant, et il voulait retrouver cette niaise et naïve croyance en lui, cette intelligence qui le traitait en égal, parce qu’en ce moment, il avait le sentiment de ne rien vaincre et que le produit entre ses doigts était mou, comme déjeté avec facilité, il n’y avait rien à gagner juste à saisir. Il aimait ce mensonge, cette platitude infinie qu’il déposait sur son poignet, hochant de la tête, ça lui manquait, de valider son ignorance en cotoyant le sacré. Se sentir aimé de ce qu’il ne valait pas lui procurait un sentiment d’exister qu’il ne retrouvait plus maintenant, il le cherchait dans les yeux de cette fille en face, Rose, Rosette l’appelait-il, ou encore « bébé », dans sa sépulcrale stupidité. Il bourgeonnait et salivait dans une chambre d’hôtel bourrée de morpions, bourrée qu’elle était Rosette, son nez se strangulait entre les rives de cette poisse innocente vingt-cinq ans d’existence qui l’avait noyé dans un bar de quartier. On imaginait mal la catastrophe infinie qu’était sa vie sans solutions, amère comme dix absinthes sur un coin de chantier, les passages qu’il devait traverser à cloche-pied manquant sans cesse de se faire écraser par la vacuité de ses folkloriques dissolutions.
Et puis le préservatif et cette sale odeur. Il avait passé une heure au café, en bas de l’hôtel. Saisi d’écoeurement. Le corps avait un prénom et puis c’est tout – l’épuisement. De ne rien sentir sauf une machinerie.
Il ne retrouvait plus son identité, son appartement, ses surnoms, ses blottissements. Il avait entre les mains quelques poignées de cheveux. Il ne gagnait rien, et même le sentiment de sa molle victoire sur ce qui se refusait à lui, était anéanti.
Dans les cafés et parmi les clochards le soir il faisait de la poésie et gonflait ses cordes, il prêtait sa science des journaux aux conversations de comptoir et décidément non, là aussi, là encore, il avait le sentiment de vaincre des choses faciles, des mouvements de putes perdues, et il voulait retrouver l’ascension de quelque-chose d’une peu plus vaste, qui même s’il s’effondrait, de fatigue ou d’impuissance générale, n’était acquis à personne, pas comme ces ombres.
Et pourtant même s’il voulait s’élever de la masse, il était comme ceux-là, peut-être plus misérable puisqu’il avait encore une haute conscience de lui-même, peut-être plus sordide puisqu’il voulait faire plier ce qu’il voulait être, peut-être moins humain puisqu’il saccageait toute vérité. Les ombres au comptoir des gares pleuraient, elles, de s’éterniser dans le nulle-part, lui il ne ressentait rien, même pas de lécher des lèvres peintes et puantes, même pas de trahir. Il n’avait fait que rire, considérant les êtres comme des plis.
Et maintenant la mine confite elle mange des raisins entre ses doigts la colère est rassie et peuple son ventre, elle se radiographie dans les meubles et contemple des amusements aux yeux plissés, elle passe au scanner puis débranche dès que l’image apparaît, je t’aime qu’elle dit aux éléphants, elle cherche à bombarder des minables à trouver du trop bon dans des trajets qui ne branlent rien, la vie est circoncise, c’est une vie simple où l’amitié s’est faite cracher dessus où le vomi a pris trop d’ampleur maintenant elle parle aux meubles et dessine des moustaches dans sa douche elle a cultivé la méfiance plutôt que la vie, privilégié son église aux cathédrales du partage elle hausse le volume dans sa tête et se dit qu’elle adore Photoshop quand elle apparaît dedans. La courbe est vaste, dans sa chambre, elle cherche à capter son meilleur reflet. Elle ne se lassera jamais de sa cruauté.
Is the colour. De ce que tu ressens, tu as peut-être cru indéfiniment qu’on te savourerait jusqu’à cette parcelle en toi qui pleure et qui se déforme de tant d’absolutions et qui court un peu pour toujours, de façon très bête et très exhaustive envers le rien, et tu t’abîmes, décevant de complaisance envers les connards. L’idiote machine – « les gens ont besoin de gens comme moi » penses-tu – qui se retrouve à faire des ronds dans une cave en présence de milliers de condamnés, qui vont tous dans le même sens en saignant du nez, et tes fleurs périssent dans les incendies de ces visages écornés que tu n’auras jamais lus, tout juste feuilletés, juste pour voir s’ils te ressemblaient, et tu te plains de ne pas être aimé, tu continues ces sourires pétrifiés, ces rondes et ces traquenards autour des peupliers, tu te ramifies sans conditions, tu souffres avec légèreté en repoussant dans ses contours la substance infinie de ta vie et ce que tu y aurais gagné.
À minuit la musique retentit et les sinus frémissent. Des poèmes que tu parcours qui n’ont aucune utilité et qui sentent le parfum de ces constructions aseptisées où seule résonne la maladie. Des mammifères que tu condamnes et qui rétrécissent à vue d’œil plus tu grandis et que tu cherches à conjuguer un sens. Des farandoles de bonheur que tu étreins quand le jour s’en va, l’apéritif en guise de plan d’épargne et l’étanchéité de tes tristesses qui coulent comme des moissons, la sonnerie de tes émerveillements, ta vieille tronche que tu endors dans des draps mouillés. Bientôt tes songes feront quelques degrés de plus que la température ambiante, des barjots que tu traînes dans ta captivité.
Maintenant elle se relève et s’imagine que le monde va tourner durement, d’autant plus durement qu’il s’agit de sa vie et elle n’a jamais décelé rien d’aussi dur que sa vie, malgré les huit mètres sous plafond qui l’aplatissent, l’or dans sa cuisine, l’or entre ses doigts qu’elle salit de mouvements gauches, sa salive qu’elle postillonne dans ses draps gelés, son impuissance à rester vivante dans ce qu’elle est de toute façon incapable de considérer comme la vie.
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